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Cartographie de l'information et veille
Carte ou portulan

Comment imaginer une cartographie de l’information servant à la veille ? Sous ses diverses appellations (veille technologique, stratégique, commerciale, sociétale…), cette démarche consiste à repérer, puis qualifier, traiter, diffuser et transformer en connaissance opérante donc utile à la décision… un type particulier de donnés. Elles doivent éclairer la réalité, traduire ou annoncer des dangers et opportunités. La notion est elle-même fonction du projet d’une organisation : l’information recherché modifie même marginalement les conditions de sa survie et de son fonctionnement. Une telle recherche impose de n’être ni exhaustif (face à la surinformation), ni trop généraliste (au sens où il ne s’agit en rien de représenter l’organisation globale de l’information dans un champs du savoir).
La veille doit révèle des éléments nouveaux, événements porteurs d’avenir, intentions des concurrents, signaux dits faibles appelant une décision ou une réorientation. Le facteur temps est fondamental : il faut discerner l’inédit, savoir « juste à temps » et gagner du temps. Cela reste dans la logique de la stratégie qui est à la fois art de ne pas gâcher d’efforts pour des tâches et des hypothèses inutiles et moyen d’anticiper les mouvements d’un adversaire ou d’un concurrent.

La veille ne s’intéresse pas un espace sémantique censé contenir l’ensemble des connaissances répertoriées dans un domaine (comme une encyclopédie), ou celles qu’une organisation possède souvent sans le savoir ou sans savoir comment les faire parvenir au bon centre de décision. Il ne s’agit pas non plus de classer des données dans un certain espace de circulation (telle une entreprise, une communauté savante) afin de faire surgir un élément nouveau ou une relation inédite. Un besoin auquel répondraient imparfaitement des formes comme un arbre de la connaissance du type de celui de l’Encyclopédie ou un diagramme représentant des interactions entre éléments ou un modèle comme la carte du Tendre qui représente un ensemble d’actes et sentiments amoureux par de relations de contiguïté illustrant combien l’un mène à l’autre et l’autre à l’un.

Le problème de la veille est de dresser la carte d’un espace changeant ou de déceler ce qui va modifier le « paysage ». Bref, il est question de la carte d’événements, certains virtuels et d’autres étant de purs actes de parole (A a affirmé X).

La veille implique d’une part la surveillance d’acteurs ou de centres d’information. Cette tâche est souvent déléguée à des systèmes automatisés d’alerte chargés de la visites régulières de sites.
D’autre part, le veilleur est à l’affût de ce qui peut surgir d’une zone inconnue. Il recherche des sources nouvelles le plus souvent grâce à une synergie entre une formulation de sa requête et un outil d’exploration.
Or, tant que le Web sémantique reste à l’état de projet, tout ce que nous venons de décrire se pratique essentiellement avec des mots (ou des chiffres) représentant des entités ou des notions.

L’interface avec la cybersphère par écrans interposés a, pour une part, réactivé la « raison graphique » chère à Goody, les modes de pensée nés avec l’écriture et l’imprimerie. Même si la navigation se fait largement par déplacement/exploration de la surface de l’écran (flèche, petite main) et par l’utilisation de pictogrammes et logos, le mot, éventuellement porteur d’un lien hypertexte vers une autre notion et un un autre « lieu », reste l’instrument privilégié de la recherche : des unités discrètes, les lettres, combinées selon le code de la langue naturelle.
Le mot-clef a un effet de réalphabétisation même si certaines utopies prévoyaient le triomphe d’une pensée par pictogrammes. Mieux : les mots imprimés nous apparaissent à l’écran le plus souvent sous une forme rappelant le codex, le rouleau portant tout le texte en continuité plutôt que celle du volumen, composé de pages.

La raison graphique a longtemps imposé deux modèles canoniques : celui de la liste et celui du tableau comme guides d’une pensée habituée à diviser en catégories. Reste à imaginer comment la carte pourrait révéler une autre forme de complexité et de novation.

Une carte classique fonctionne suivant deux principes.
L’un est celui de l’allègement. Sur la simple surface du papier (c’est ce que rappelle son étymologie : carta), elle supprime une troisième dimension, le relief ; elle réduit tout ce échappe à l’œil par taille (sauf à être, comme dans la nouvelle de Borgès, une carte de l’empire aussi vaste que lui et le recouvrant parfaitement). Elle élimine des détails inutiles au regard d’une intention de la carte. Car celle-ci est déterminée par sa finalité politique, symbolique ou autre. Elle porte un message.
Son autre dimension est celle de la sémantisation : l’image (éventuellement, le pictogramme conventionnel) n’est là que pour faire sens, et qualifier la nature (physique, économique..) du territoire réel, mais aussi de rendre compréhensibles des proportions et interrelations entre des zones terrestres et maritimes.


Une carte censée représenter de l’espace devrait s’adapter à la veille, processus orientée dans le temps et pour le temps.

Si la veille s’apparente à la documentation par certains aspects, son rôle est surtout de faire émerger une connaissance ou un élément décisionnel nouveau - non pas du point de vue « académique » de la classification - mais dans la perspective de l’action. Elle fonctionne par requête et hypothèse, cette dernière devant être reformulée pour relancer une autre demade d’information. La relation entre deux notions (donc la faculté de les figurer) lui importe comme indice de leur lien logique, comme voie d’accès mais aussi comme objet de croyance sociale (ainsi dans les « folksonomies » ou « taxinomies populaires » qui indiquent ce que les internautes considèrent comme notions pertinentes pour en décrire une autre).

D’où la nécessité de réviser les métaphores les plus usuelles :

N’y a-t-il pas un paradoxe à figurer sous forme de cartes mesurant surface, éloignement ou proximité ce qui est censé flotter dans une sphère dont le centre n’est nulle part et qui n’est composée que liens sémantiques ? En effet dans le cyberespace, à rebours d’une expérience millénaire, la quête de l’information ne consiste plus à trouver des objets (des documents porteurs de traces donc de mémoire) quelque part dans un espace physique hiérarchisé et repéré (tel un rayonnage d’une bibliothèque) suivant les règles d’un catalogue fini.

Il s’agit de faire apparaître sur une surface spécifique, celle d’un écran, un ensemble de données changeantes. Elles peuvent exister en plusieurs versions (car, tel un palimpseste, le document peut être corrigé ou modifié, « regratté » à différents moments de sa « vie »). Certes, ces données sont physiquement quelque part (sous formes de bits dans le disque dur de quelqu’un), mais cela ne nous importe guère dans une perspective de « navigation ».

L’information ne peut se trouver qu’après un trajet entre une apparente infinité d’unités se renvoyant les unes aux autres. Nous reconstituons a posteriori les voies d’accès à un document qui a largement présupposé nos déplacements dans sa structure a priori (les métadonnées). L’information numérique anticipe ses usages ; elle est donc normalisée (balises, mots clés…) mais aussi personnalisée (chaque sujet se compose « son » information et deux utilisateurs ne suivent pas le même chemin pour s’informer).

Le veilleur cherche le chemin pour y accéder en un minimum de temps (qui se mesure souvent en « clics » sur des liens hypertextes). Nous avons donc besoin de l’équivalent moderne d’un portulan, ces cartes marines qu’utilisaient les navigateurs à partir de la fin du XIII° siècle. Un portulan ne figure pas la dimension de terres et de mers pour en fournir la localisation la plus précise : il suggère comment atteindre un port d’après des relevés, en fonction de vents et courants. Ou, mieux encore : il indique la direction vers une terre inconnue. Bref un portulan sert à prendre un cap vers un but.

Quel que soit l’itinéraire pour accéder à l’information, il faudra voyager et cela se fera soit en suivant un trajet routinier (nos «favoris »), soit sur l’indication de quelqu’un (recommandation, lien sur un site, tag…), soit enfin parce que nous avons confié notre recherche à ces étranges machines à interpréter nos désirs que sont des moteurs de recherche.

Dans tous les cas, le fonctionnement d’Internet repose sur des médiations de direction de l’attention.

La quête de l’information sur les réseaux suppose des procédures de validation et de sélection, de nouveaux « trajets » d’accès (y compris, ceux plus hasardeux qui fonctionnent par « sérendipité »), des passerelles entre documents, des rapports inédits entre auteurs et lecteurs, des relations entre information et méta-information. Ajoutons aussi : la montée du pouvoir d’indexer, le rôle croissant de ces prothèses sémantiques que sont les logiciels, la montée en puissance des réseaux sociaux. Ainsi, ces derniers deviennent à la fois des réseaux de recommandation et des « agenda » de ce qui est réputé important, en même temps que des bulles informationnelles où il est tentant de s’isoler du monde extérieur.
Dans l’optique de la veille, la carte notamment de type « heuristique » pourrait acquérir une double fonction :
Sa capacité de représenter des relations entre des idées (ou des gens, ou des documents) et celle d’exclusion (la désambïguation ou séparation des zones de recherche).
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