Zemmourisation

La « zemmourisation des esprits » (inspirée de leur « lepénisation », terme inventé il y a plus de vingt ans par Badinter) est un spectre qui hante, sinon l’Europe, du moins les rédactions. L’expression, déjà employée vers 2014, fleurit à mesure que l’essayiste occupe les écrans comme candidat. Ce serait un symptôme (mais aussi un facteur aggravant) de la « droitisation » de l’électorat constatée dans force sondages. Cette tendance contrarie la vieille règle dite « sinistrogyre » (énoncée par Thibaudet en 1932). Cette dernière « loi » veut d’une part que, depuis le XIX° siècle les idées initialement classées à gauche voire révolutionnaires s’imposent au fil du temps, que des partis dits de progrès soient toujours débordés sur leur gauche et enfin que la droite hésite de plus en plus à s’assumer comme telle.

La zemmourisation désignerait donc à la fois :

– une tendance lourde. Donc une sociologie. Les Français, maintenant majoritaires à se déclarer de droite, seraient en proie à des craintes (identité, islam, immigration, sécurité, déclin, risques de la mondialisation..) auxquelles la gauche ne saurait pas (ou n’aurait pas osé) répondre à temps. Ils se tourneraient donc vers des solutions politiques impliquant à défaut de retour à un passé plus heureux, le recours à l’autorité, à l’ordre, à la fermeture. Profitant de ces angoisses identitaires, « décomplexant » les passions tristes, désignant des boucs émissaires aux peurs françaises, Zemmour ne ferait qu’exacerber ce long mouvement.

– une action individuelle. Donc une stratégie. Zemmour, appuyé sur la puissance de la machine Bolloré et sur des réseaux (qu’il s’agisse de ceux de la droite « hors les murs » ou des réseaux sociaux) mènerait une stratégie agressive. Elle consiste à affronter tous les interdits (par exemple en libérant la parole sur le grand remplacement), presque à s’auto diaboliser, pour imposer l’agenda du débat. Captant l’attention à mesure qu’enfle la polémique (d’ailleurs on le désigne comme « le polémiste »), Zemmour obligerait chacun à se reclasser en fonction de ses positions. Apparaissant comme l’ennemi principal de la bien-pensance, il repousserait sans cesse la frontière des opinions admises dans le débat public (on parle de « fenêtre d’Overton » pour le processus par lequel des idées initialement impensables deviennent progressivement radicales, puis acceptables…, populaires, etc.). Mieux : rajeunissant des thèmes antimodernes chers aux réactionnaires (certains l’accusent d’être un ennemi des Lumières et de la République) Zemmour exercerait une influence proportionnelle aux surprises et ruptures qu’il provoque.

Dénoncer la zemmourisation, c’est évidemment se placer sur un plan moral, voire spirituel, en pointant une maladie de l’esprit, une influence idéologique délétère. Quelle que soit la part de vraisemblance des deux thèses qui précèdent, elle devraient amener la gauche à se poser des questions sur elle-même.

La première est celle de la base sociale de la droitisation : une doxa, un ensemble d’opinions et de valeurs qui s’imposent comme naturelle à une fraction de la population ne tombe pas du ciel. Certains commencent à soupçonner que la stratégie dite « de Terra Nova » (du nom du think tank qui l’a formulée il y a dix ans) échoue : abandonner les classes populaires (appelées à dériver vers le Front National) au profit des minorités, des jeunes et des diplômés, bref des ouverts et des branchés. Le rapport du bloc élitaire et du bloc populaire est évidemment ici déterminant : les couches les plus pauvres, les moins diplômées, les plus périphériques, ont-elles le moindre intérêt à adhérer à un progressisme de l’ouverture, du « sociétal » et du multiculturalisme ?

Par ailleurs, il est bizarre de voir une critique se voulant de gauche développer des arguments aussi idéalistes (les idées justes perverties par une rhétorique trompeuse) et assumer aussi franchement un programme d’interdit : les idées nauséabondes, poussant à la haine, etc. devraient être exclues de l’espace public ; il faudrait donc renforcer le pouvoir de contrôle, voire une répression au nom de la tolérance.

Curieux renversement qui fait passer le discours sur l’hégémonie idéologique menacée et la mobilisation anti-subversion dans le camp du progrès.

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