Idéologies contre idéologies

Toute définition de l’idéologie est idéologique puisqu’elle suppose un critère idéal du non-idéologique (le vrai contre le délire, le scientifique contre l’imaginaire, le réalisable contre l’utopique, le pragmatique contre fantasmique etc.). Si une idéologie implique un ensemble d’affirmations générales sur le monde (le déchiffrer), des solutions politiques à y apporter (prescrire) et la désignation des idées adverses à combattre (lutter), à peu près n’importe quoi peut devenir idéologique ou être investi d’un tel sens. Y compris le fait de manger du foie gras, de dire bon Noël ou Monsieur et Madame : des pratiques ou propos auparavant « innocents » car intégrés dans les mœurs peuvent être réinterprétés, par exemple comme des marques de domination et des violences cachées : le système woke ne fonctionne pas autrement.. Tout choix peut être investi d’un sens et d’une valeur : manger ceci ferait du mal à la planète, utiliser tel vocable ferait souffrir telle catégorie de victime…

À l’époque où il y avait des marxistes un peu cohérents, on disait « tout est politique », suggérant par là qu’un goût littéraire ou une opinion sur la science place  dans un camp ou dans l’autre, dominants acharnés à légitimer l’ordre établi ou dominés potentiellement révolutionnaires (donc lucides). Même la façon dont nous expliquons l’idéologie de l’autre – par exemple par ses intérêts de classe, par son formatage dû à une tradition intellectuelle ou à cause de la désinformation qu’il subirait de la part de gourous et manipulateurs en ligne – est révélatrice de nos propres préconceptions. Un exemple pris le jour où nous écrivons, le Monde propose un article « Le soutien-gorge redevient politique », au motif que les jeunes femmes veulent « s’affranchir des diktats ». Soixante ans après que les féministes aient planté triomphalement leurs soutifs au bout de pique, le choix de la lingerie intime devient ou redevient un moyen de lutte symbolique. ou a minima un moyen de manifester son appartenance et peut-être sa supériorité morale.

L’accusation d’idéologie est souvent employée par des libéraux : fumées déconnectées de la réalité, rêveries ou revendications impossibles à satisfaire ignorant les contraintes du réel (il ny a pas dalternative). Parfois avec une tonalité plus « progressiste » : l’idéologie serait la projection de craintes et de phantasmes (peur de lautre, crispation identitaire, …) chez celui qui refuse l’heureuse évolution de l’Histoire. Et pour un conservateur, l’idéologue est celui qui ignore les limites du possible (ou la loi naturelle) et projette son imaginaire dans le futur pour forcer le réel suivant la logique de son idée, éventuellement de façon totalitaire. Dans tous les cas, on est toujours l’idéologue de quelqu’un et de son supposé discours de vérité : il sera plus modéré, plus pragmatique ou au contraire plus éclairé, plus théoriquement structuré que vous. Les idéologies sont des systèmes d’idées polémiques traduisant des valeurs et visant à des effets politiques sur le réel. Leur problème est sans doute de coordonner les trois dimensions. D’abord de produire sinon une doctrine, du moins des notions générales expliquant la réalité en termes généraux, un grand logiciel, puis  d’avoir une dimension programmatique ou d’incitation à l’action et enfin de bien se séparer des « mauvaises » idéologies à abolir, car il faut toujours un adversaire en politique, sinon un ennemi. Faire fonctionner les trois n’est pas une mince affaire.

Pour prendre un exemple, voyons l’échec de la gauche, au moins actuellement dans les sondages. Comme théorie, le discours s’en réclamant est appauvri en ce sens qu’il se réclame plutôt de catégories morales (lutte contre les discriminations, bienveillance, dialogue et respect de la planète) que de concepts comme la classe ou la Nation et qu’il tend à voir l’Histoire en termes de bien et de mal.

En tant que force de mobilisation, ce discours reste dans le vague du « plus social et plus écolo », bien moins que des lendemains qui chantent ou des aubes radieuses promises hier : corriger le même système mais en plus doux et inclusif.

Mais comme machine à désigner et culpabiliser l’adversaire en se référant l’extrême droite, ses nostalgies, ses divisions, ses haines et ses phobies, il fonctionne très bien.

Nous traversons en somme une période à la fois à la fois hyper et dé-idéologisée. Hyper parce que l’impératif de conformité morale et « sociétale » envahit le moindre aspect de notre vie  commune (langage, écriture, rapports personnels). Et qu’il décèle des périls partout. Tout est sensible et signifiant, tout peut produire de la violence et des victimes (symboliques s’entend). Mais la période est dé-idéologisée dans la mesure où les modes traditionnels de médiation du conflit droite/gauche, partis, syndicats, se sont globalement abolis au profit du même modèle.

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