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Cyberdissidence une guerre de l'attention
Pendant des décennies, nous avons pensé le rapport entre médias et mouvements sociaux sur le modèle du filtre et de la perte

Les médias éliminent un grand nombre de faits et d'opinions qu'ils ne portent pas à notre connaissance. Soit en raison de contraintes techniques propres à chaque média et qui obligent à résumer, simplifier ou formater. Soit en raison de pressions politiques (dans tout système il y a des informations qu'il est interdit de diffuser et des opinions qui sont criminelles). Soit parce que les acteurs économiques qui possèdent les médias ne désirent pas propager des informations qui ne rapportent pas, ou ce qui ne sont pas conforme à leur vision idéologique ou qu'ils pensent sans intérêt pour le public. Si bien que des milliards d'événements qui se produisent quotidiennement seuls certains accompagnés de certains commentaires nous sont rapportés selon une certaine hiérarchie approximative (il suffit de comparer le contenu de deux journaux télévisés censés être concurrents pour s'en convaincre). Or, voici que la conjonction du numérique et de réseaux changent la donne : tout le monde peut tout dire ou tout montrer, au moins en théorie. Est-ce le triomphe de la démocratie.

De la libération des médias à "tous médias"

Nous passons depuis peu du stade de la déploration " Ah, si le peuple savait..." à celui du triomphal "nous sommes le média

". La tendance à identifier la révolte à son vecteur ainsi glorifié devient presque une idéologie en soi. Partisans de la transparence absolue dénonçant le "complot" des puissants (Wikileaks), défenseurs de la neutralité de la Toile, brigades numériques internationales de type Anonymous intervenant là où il y a censure, tous luttent pour le média libre  plus que pour la République idéale.

Cela confirme qu'il est d'abord question ici de stratégies. Qui dit stratégie dit risque d'échec, même si beaucoup se persuadent trop vite qu'une loi de l'histoire garantira la victoire paisible du réseau jubilatoire.

Ce thème des mobilisations sans organisation, source des révolutions sans violence, prolonge une utopie pas si nouvelle.

Les années 80 fondaient beaucoup d'espoirs sur les médias légers, vidéos, radio, self-media communautaires pour exprimer différences ou sensibilités. Dans la décennie suivante, avant même qu'Internet soit omniprésent, la célébration du "forum planétaire" où déboucheraient les "autoroutes de l'information" était une figure récurrente du discours politique, surtout outre-Atlantique. Comme en écho de l'expérience de la guerre froide durant laquelle les opérations dites de public diplomacy justifiaient le financement de médias de type Radio Free Europe, émettant au-delà du rideau de fer afin d'offrir aux citoyens de l'Est une vision alternative de la culture et de la politique et de rendre la liberté plus contagieuse.

Dans les années 90, s'impose la vision d'un cyberespace par nature incontrôlable rendant chacun émetteur et non plus émetteur, tandis que les télévisions par satellite vont faire la nique aux tyrans : leurs douaniers n'arrêteront pas plus les ondes que les électrons.

Les célébrations du soft power ou de la société de communication également typiques de cette période reprennent deux thèmes :

- la technologie démultiplie les capacités d'expression. Tout un chacun pourra se faire entendre en dépit de la censure et de la propagande.

- le numérique fait proliférer circuits et vecteurs de communication (c'était d'ailleurs le principe stratégique à la base d'Internet : un réseau où tout passe partout ne peut être interrompu). Désormais, il n'est plus interdit, il est impossible d'interdire.

Le distinguo entre élaboration et distribution de l'information semble obsolète ; la technologie, à croire ce que l'on ne cesse de le répéter depuis l'apparition des réseaux sociaux, ouvrirait deux espaces de liberté et d'égalité  :

- en amont, chacun peut s'exprimer et témoigner (avec une chance théorique de toucher toute la planète si les moteurs de recherche et les réseaux le permettent)

- en aval, le discours prédominant n'est plus celui qui est soutenu par les hautes autorités ou relayé par les médias importants -, c'est celui qui attire davantage l'attention des internautes, une attention qui se manifeste par citations, liens, visites, suffrages, recommandation, etc... Il y a donc sanction démocratique d'une expression démocratisée.

Ces constats qui comportent leur part de vérité, nourrissent, depuis les révoltes arabes baptisées "2.0", un discours claironnant la fatalité du Bien : les tyrans sont hors d'état de contrôler, les foules intelligentes vont gagner. Comme si une ruse de l'Histoire mettait en synergie les tendances globales de la technologie - le souple, le mini, le nomade, l'accès permanent, la diversification, la possibilité pour chacun d'être émetteur et sélecteur- et les valeurs émergentes - l'individualisme, le sans-frontières, les contre-pouvoirs, la non-violence, l'intelligence des foules, la spontanéité, le refus des hiérarchies et des médiations, etc

Stratégie du faible

Cette opposition peuple et réseau versus pouvoir et censure mérite plusieurs critiques. L'une que l'on pourrait qualifier d'idéologique porte sur sa naïveté : ce discours ressasse des vieilleries rassurantes que l'on professait il y a des décennies à propos du cinéma rapprochant les peuples ou de la radio qui empêcherait la voix de la vérité d'être confinée entre des frontières. Il est facile de rêver à bon compte sur des lendemains à quelques clics de souris, et de faire abstraction de rapports d'intérêt ou de force. Une critique politique nous apprend que le changement de système ne peut se réduire à la contagion des indignations par écrans interposés.

Un médiologue - troisième critique - répugne à croire en un média sans médiation ou en un effet unilatéral des technologies de communication : elles interagissent toujours avec les organisations matérialisées. Ces collectifs, à qui les médias procurent de nouveaux outils, mais dont ils changent aussi les modes de fonctionnement et de rassemblement, utilisent ces technologies en situation de conflit ou compétition. Jeu des acteurs et aléas de leur action se déterminent mutuellement.

Si l'on extrapole l'exemple tunisien et égyptien, l'avantage revient dans un premier temps aux révoltés dont il faut admirer l'inventivité stratégique (ou aux jeunes branchés urbains technophiles et souvent polyglottes que l'on a baptisé le peuple et qui ont, en tout cas, représenté l'opinion).

Par la vitesse de communication et de mouvement, ils gagnent en liberté de manœuvre, tandis que l'adversaire semble paralysé. Chaque fois "trop tard!", phrase cauchemar des généraux vaincus, rythme les échecs d'un État trop pataud face à un mouvement foisonnant d'initiatives.

Corollaire : l'imprévisibilité de leur tactique (que feront-ils demain ? vont-ils se rassembler et où ?), ne réduit pas la capacité des activistes de se coordonner instantanément et de se rassembler à leur guise. Au contraire. Quand le pouvoir tente quelque chose, comme de fermer les réseaux électroniques en Égypte, les protestataires bricolent des solutions de secours avec des vieux téléphones ou modems.

Parallèlement, de nouveaux outils numériques offrent aux activistes des messageries plus sécurisées, des facilités pour faire circuler images vidéos de manifestations, des supports pour mieux se coordonner à distance en dépit de la surveillance (Bambooser, Crowd Voice, Off The records...). À eux le high tech, la cryoptologie sophistiquée et les réseaux sécurisés.

Même sans cela, l'arsenal du "faible" combine différents systèmes (Twitter pour se synchroniser dans la rue, les blogs pour désigner des porte-paroles, Facebook pour transformer des réseaux de copains en organisations militantes). Le mouvement va des nuages à la rue, du virtuel au charnel, quand il faut faire corps dans les manifestations et confrontations... Qu'il s'agisse de contenus, des vecteurs ou des terminaux (les téléphones mobiles), la supériorité est du côté des contestataire, souples, mobiles et offensifs.

Recomposition permanente, fluidité et imprévisibilité des mouvements plus variété des outils empêchent la police de savoir quand et où frapper. Pas de chefs à arrêter, pas de partis à perquisitionner, pas de plans : la faiblesse de l'organisation devient force dans l'action.

Dispersées au moment A, rassemblées pour protester et dénoncer au moment B, convergeant vers une cible unique en C, les foules reproduisent une tactique de l'essaim (le "swarming" cher aux stratèges américains de pointe ).

À l'avantage de la vitesse, elles ajoutent celui de l'utilisation de l'espace, en débordant l'adversaire par-delà ses frontières. Qu'il s'agisse de recueillir les soutiens de la diaspora, des médias étrangers ou d'exporter des modèles d'action par contagion, les révoltés s'affranchissent autant que possible du principe de territorialité.

Enfin et surtout, les militants assimilent les lois de la guerre psychologique, la "psywar". D'une part, ils produisent les images destinées à démoraliser l'adversaire et à mobiliser les soutiens à l'étranger (notre force, leurs crimes). D'autre part, ils manient l'arme symbolique comme le montre la thématique de la dignité (retrouver sa fierté par la démonstration de force et de courage après des décennies de brimades et d'humiliation) et du défi (quand tous cessent d'obéir à l'Un, dont le pouvoir ne peut ni sur le consensus, ni sur la peur). La pire avanie pour les autocrates est peut être moins d'être insultés que de se heurter à l'indifférence de masses. Eux qui dirigent la télévision d'État, eux que suivent des médias en adoration, eux qui sont habitués à occuper toute la scène publique et à paraître toujours, voilà qu'ils rencontrent des dos : le peuple ne leur prête plus attention ; il se tourne vers d'autres écrans, ordinateurs ou chaînes internationales d'information. Et quand les dictateurs réapparaîtront publiquement, ce sera à leur procès.

Dans la nouvelle configuration, le principe n'est plus seulement de révéler des exactions (du dictateur et de ses sbires) ou de stimuler des enthousiasmes (offrir une vitrine planétaire à la révolte, soulever l'indignation, chanter la liberté...), mais aussi de former de nouvelles communautés (le passage du mur d'amis sur Facebook ou de la collection de "followers" qui vous "likent" au collectif engagé dans la lutte). Les réseaux sociaux servent, avons nous dit, à faire passer des instructions ou des slogans, à démontrer son nombre et sa résolution, à défier symboliquement le puissant. Toutes ces fonctions ne relèvent pas de la vérité (fut-elle révolutionnaire) mais de du lien et de l'affect. Même l'hommage que répètent les manifestants - nous utilisons Facebook et Twitter non des bombes et des Kalashnikov - contribue à leur succès, en politisant le langage universel de la technologie et en affichant une modernité pacifique.

Bref tout se passe comme si la dispersion du savoir (les réseaux) annulait la concentration du pouvoir (l'État).

Médiations et stratégies politiques

Mais après avoir fait l'éloge de l'inventivité des foules, il faut en reconnaître les limites. En laissant de côté la question de savoir si les révolutions arabes sont vraiment révolutionnaires, manipulées ou trahies, ces limites se révèlent d'abord dans la durée : il y a un moment pour se rassembler dans le cyberespace, un moment pour faire sur les places publique et un moment pour construire un pouvoir. Une révolution commence par dresser des foules face à des hommes en armes ; elle  réussit quand lesdits hommes en armes ne tirent pas ou cessent de tirer. Les caractères de fluidité et de négativité (tous contre Un, l'un à qui l'on crie "dégage") des mouvements "2.0" sont moins conciliables avec le moment proprement politique : à partir de là, il faut produire des lois, se doter de règles durables, élaborer des institutions. Cela demande un autre rythme et d'autres médiations. La question de la représentativité se pose : les foules intelligentes font elles un peuple en ligne ? Les "e-influents" et les acteurs du flux ininterrompu de commentaire, évaluation, vote, critique, rassemblement, processus inhérent au Web 2.0, fait-il une volonté nationale ? Même pour des causes aussi nobles, une coalition de groupes d'influence n'est pas la voix d'une Nation. Et la prime au malin ou au branché que confèrent les réseaux n'est peut-être pas un critère plus démocratique que l'ancienne prime au riche (en argent ou en capital culturel), à supposer que les deux critères ne se recoupent pas.

La vision binaire "peuple contre autocrates", le premier soutenu par les réseaux sociaux, les seconds ne commandant plus que les médias officiels et inutiles est simplificatrice.

Comme le postulat qui voudrait qu'en l'état de la technologie, les réseaux soient incontrôlables et les contre-stratégies inefficaces à terme : couper Internet, baisser les débits pour empêcher les envois de vidéos ou de photos, filtrer mots et images pour censurer ou repérer les contestataires... L'infériorité ou la défaite de l'État n'est pas si assurée.

L'exemple de la Chine qui contrôle les moteurs de recherche, impose ses fournisseurs d'accès et ses réseaux contre les grands acteurs de type Google, Yahoo et Twitter et qui discipline la première population mondiale d'internautes ne plaide pas pour les généralisations hâtives. Le cas de l'Iran - où le régime était censé être balayé par la Twitter révolution de 2009, avant que l'on réalise que ladite révolution touchait essentiellement la diaspora - n'est pas non plus sans ambiguïté. Utilisant déjà des techniques informatiques et sémantiques occidentales de filtrage et de traçage des contenus, Téhéran annonce maintenant qu'il va créer un Internet "hallal" pour isoler les bons musulmans du reste de la Toile. Le fameux dilemme du dictateur - soit il prive son pays d'Internet et il en paie le prix en termes de développement économique, soit il s'ouvre au cyberespace et il en paie le prix politique - comporte peut-être un troisième terme.

Surtout, l'idée que l'État ne joue qu'en position défensive est à reconsidérer. Certes, dans le cas du printemps arabe, il a semblé incapable d'exercer ses attributs traditionnels : monopole de la violence légitime (quand l'armée refusait de tirer), territorialité (face à des attaques "sans frontières"), autorité (plus personne n'obéissait) et même spectacle du pouvoir qui n'impressionnait plus. Est-ce fatal demain ?

L'État n'est pas plus stupide que l'entreprise ; il peut adapter des techniques de "buzz", d'influence par la rumeur et de construction d'une "e-réputation (éventuellement via des moyens occultes), de désinformation sur la concurrence (l'adversaire) et de repérage de "populations cibles" (les opposants). Il existe même des logiciels qui aident à prendre de fausses identités virtuelles pour infiltrer des forums de musulmans modérés ou de blogueurs démocrates

; les organisations militaires s'intéressent singulièrement aux réseaux sociaux. L'étude des graphes doit permettre de repérer les profils d'activistes potentiels comme on le fait pour les éventuels acheteurs de tondeuses à gazon, d'anticiper les idées et offensives nouvelles et de préparer les siennes

. L'État peut aussi jouer la carte de la subversion et mobiliser ses soutiens comme des hackers et forumeurs "patriotes" chinois ou  mener des attaques informatiques contre les réseaux adverses, en réponse aux blogueurs "partisans de la démocratie" formés aux USA.

Les États-Unis modernisent leurs méthodes pour exporter leurs valeurs et de leur vision du monde. Tantôt.  par une "twitter-diplomatie" ils développent leur présence sur les réseaux, tantôt à travers des fondations qui enseignent ou subventionnent l'activisme numérique, ils déstabilisent des États cibles.

Le tout forme une doctrine. C'est celle d'Hillary Clinton

, qui hérite la subversion idéologique libérale chère à Reagan et de l'"élargissement" du modèle occidental à travers les moyens de communication, chère, elle à Bill Clinton. Ce que montre l'affirmation par la Secrétaire d'État qu'il existe un droit fondamental de l'homme à se connecter. Ou encore son appel aux sociétés américaines leur demandant d'aider les protestataires à se doter des meilleures technologies et de ne pas collaborer avec les États répressifs, ennemis d'Internet et donc de la démocratie.

Cela ne va pas sans quelques contradictions. Notamment avec des processus de contrôle et de surveillance anti-terroriste (ou avec la chasse aux fuites de Wikileaks). Protéger la propriété intellectuelle chez soi, et soutenir les cyberdissidents contre leurs gouvernements, n'est pas non plus sans ambiguïté. Comme vouloir priver les émeutiers anglais d'accès aux réseaux sociaux en le réclamant pour les émeutiers de Téhéran. Parallèlement, l'armée américaine commence à se doter de moyens servant à repérer sur les réseaux sociaux les manœuvres dites de propagande et désinformation de ses adversaires et à propager sa version des faits. De leur côté, jihadistes et talibans ont compris l'intérêt des luttes menées à partir de la base, des structures souples et de la communication en réseaux. Bref, les réseaux sociaux ne sont pas obligatoirement réservés à une parole citoyenne et innocente.

L'acteur économique

L'acteur économique - fournisseurs d'accès ou grandes compagnies des télécommunications - joue un rôle complexe. Dans la métaphore du "filtre", l'entreprise, cédant parfois aux pressions du politique ou défendant la vision qui correspond à ses intérêts, renforce une vision conformiste ; rien de plus. En retour, et du moment qu'elle respecte les lois, le politique la laisse faire du profit.

Voici qu'apparaissent des compagnies beaucoup plus soucieuses de leur image politiquement correcte ou de valeurs politisées. Certaines proclament une sorte d'éthique militante. Ainsi le "do no evil", slogan de Google qui implique vaguement qu'il faut se placer du côté des libertés, du respect de la nature ou des minorités. et qui signfie que, globalement, il est possible de gagner de l'argent sans rien faire de moralement choquant. Le discours en faveur de l'échange équitable, de la lutte contre le réchauffement climatique (avec l'inévitable phrase ; et, en plus, c'est bon pour la planète), l'engagement "citoyen" des compagnies : tout cela finit par produire des effets, y compris sur le cerveau de dirigeants qui passent parfois de l'effet mode à la sincérité militante pour éviter la dissonance cognitive, plus vulgairement appelée le double jeu.

Par ailleurs, l'activité des compagnies de télécommunication les met en contact avec une multitude de données personnelles représentant une valeur économique, un pouvoir politique de contrôle et un enjeu culturel sensible dans nos sociétés où la question du secret (des données stratégiques, des informations confidentielles) et de l'intimité du citoyen (la privacy chère aux anglo-saxons) soulève de tellles passions.

D'où plusieurs cas de figure :

- l'entreprise (fournisseur d'accès qui détient des données confidentielles sur les internautes, moteur de recherche qui peut censurer leurs navigations, créateur de logiciels de filtrage et traçage) coopère avec le pouvoir politique et contribue à la répression ou au repérage des délinquants

- variante : l'entreprise cède à l'appel d'un gouvernement démocratique et retire des contenus litigieux (qui appellent à la haine par exemple), ou fait les pires ennuis à un site qui gêne le gouvernement US . C'est ce qui s'est produit avec les défections en chaîne qui ont perturbé le fonctionnement de Wikileaks, en dépit de la neutralité économique proclamée par ses contractants : payement en ligne, adressage...

- Parfois, au contraire, l'entreprise affronte les gouvernements autoritaires. Ce que fit Google en 2010 en menaçant de sanctions le gouvernement chinois pour ses atteintes aux libertés (avant, il est vrai, de lui céder dans un second temps).

- Les militants se réclament de la neutralité d'Internet qui obligerait tout fournisseur à garantir un accès sans restriction, sans surveillance des contenus, sans modification de l'accès aux sites litigieux ni de la vitesse de connexion. Du coup, voici les fournisseurs d'accès confrontés à une revendication militante sourcilleuse sur des thèmes nouveaux.

- Le milieu sociologique des cyberdissidents, hackers et autres, représente pour l'entreprise tout à la fois : un danger (pour la propriété intellectuelle et sa réputation que pourrait menacer une campagne de dénonciation ou un mauvais "buzz"), une concurrence (le journalisme citoyen opposé aux médias classiques), une source considérable d'influence à se concilier, un révélateur de tendances sociétales voire une réserve de futurs leaders d'opinion capables d'entraîner tout un public.

À une lutte binaire des foules contre l'institution, il faut substituer l'image d'une pluralité d'affrontements se développant dans le cyberespace et d'alliances, convergences et oppositions bien plus aléatoires.

De fait, les règles de l'affrontement ne sont pas ou plus celles du chat et de la souris : interdire (surveillance, censure, propagande) contre révéler (l'internaute se faufilant entre les mailles du contrôle pour publier la vérité). Quand toutes les informations, toutes les opinions sont accessibles quelque part, il ne s'agit plus de dissimuler mais de submerger. La victoire, en termes d'information, ne relève plus de la guerre de position (où l'emporte le celui qui occupe les citadelles, les zones centrales et visibles) mais du mouvement : attirer des flux et fixer du temps d'attention, susciter de nouvelles dynamiques qui feront citer, reprendre, commenter, mettre en œuvre un message, faire tomber le discours adverse dans le vide de l'indifférence. Le triomphe de l'influence sur l'autorité à certains égards celui du soft sur le hard, n'annonce pas la fin du conflit mais son ouverture vers de nouveaux espaces.

Source : Medium n° 29

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