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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Retour sur les révolutions 2.0, troisième volet
Au moment où se confirment les premiers résultats des élections en Tunisie et où le score des islamistes dépasse même les prévisions des sondages, les enthousiasmes médiatiques d'il y a quelques mois prennent un coup de vieux. En particulier, ce qui s'est écrit sur les réseaux sociaux : ce n'est pas parce qu'il existe un compte Facebook pour un peu plus de cinq Tunisiens, ou parce qu'une blogueuse, Lina ben Mheni (Tunisian Girl),a failli recevoir le prix Nobel, que les réseaux sociaux, même potentiellement démocratiques du fait des pouvoirs qu'ils offrent à leur usagers, véhiculent que des contenus démocratiques. Ou que leurs effets sont irrésistibles. Ou qu'ils vont forcément dans le sens que nous souhaitons.
Et voici qu'au même moment, les médias font du rétropédalage sur la question libyenne : nos gentils alliés du CNT se mettent à demander l'application de la sharia, ils lynchent et exposent ignominieusement Kadhafi (scène dont, soit dit en passant, nous verrons le spectacle grâce à des dizaines de smart-phones envoyant des images mal pixelisées aux réseaux sociaux).
Depuis la chute le "printemps" (expression typiquement occidentale), il avait déjà fallu mettre quelques bémols  :
- les "blogueurs démocrates" chers aux médias étaient les premiers à exprimer leur déception, à l'égard des pratiques politiques - voir le fameux "ministre , Slim Amammou, " démissionnant au bout de quelques mois - ou à l'égard du débat public comme en témoignaient les déclarations de blogueurs qui se plaignaient du niveau de la discussion sur la Toile, devenue le champ des rumeurs et de la démagogie. S'il avait fallu faire preuve de talent et de courage au temps de l'opposition et quand un programme pouvait se résumer à "dégage !", le contenu publié depuis sur la Toile tunisienne ne semble plus comparable ni en qualité, ni en intensité. Quand n'existe plus le stimulant d'une censure à renverser, il faut bien constater la carence des médiations que requiert la construction d'une authentique délibération démocratique, donc orientée vers la construction, et pas seulement vers la dénonciation.
En corolaire, on réalise combien l'image qu'offraient les réseaux, modernes, démocrates, occidentalisés..., souffrait pour le moins de biais par rapport au pays réel. Sans tomber dans la caricature qui voudrait que les blogs, Tweets et autres forums aient surtout reflété l'opinion de bobos de la diaspora, il faut admettre qu'ils n'étaient pas l'opinion tunisienne tout court. 
Et si nombre de blogueurs - ou de gens qui ont acquis une certaine notoriété via la cyberdissidence - se sont retrouvés sur des listes électorales pour la Consituante, on ne peut pas dire qu'ils aient remporté un triomphe dans les urnes. 
Toute question relative à la persistance de la censure mise à part (et ce n'est pas un petit problème, notamment en  Égypte), le Web 2.0 n'a pas le monopole de la parole. Les "anciens" médias comme la télévision n'ont jamais cessé de peser. Nous avons redécouvert leur pouvoir a contrario lorsqu'une foule en colère a attaqué un propriétaire d'une chaîne privée, Nessma TV,qui avait commis le crime de diffuser le film Persépolis (où l'on voit, dans une séquence de rêve, Dieu représenté comme un vieillard barbu).
Ajoutons un autre facteur : les islamistes ne sont pas stupides et ils savent cliquer comme les laïcs. Ni Facebook ni Twitter n'ont créé l'algorithme qui les empêcherait de s'exprimer aussi bien que les "modernes" et la présence islamiste sur la toile n'est pas négligeable.
Au-delà de ces constats qui ressortent à un certain réalisme politique (il y a un monde hors de l'écran), subsistent des questions sur le pouvoir des réseaux.
Nous avons déjà soulevé un certain nombre, notamment dans Medium n° 29, en essayant de montrer combien la question des réseaux sociaux dépasse celle d'une simple "opinion" qui pourrait ou ne pourrait pas circuler  grâce au Web 2.O. Ou de révélations , par exemple sur le comportement de Mme ben Ali, et auxquelles les citoyens auraient accès.
Derrière la dimension de l'information, s'en cachent d'autres, d'ordre psychologique (quelle sorte de participation, quelles passions sur le Web ?), épistémologique et médiologique (comment trouver l'information et quels critère font que celle-ci atteint celui-là dans telles circonstances ?), stratégiques (comment luttent les groupes organisés sur le web et quels sont les atouts des uns et des autres ?), etc.
Mais il y a aussi des questions plus simples, relevant pour la plupart de la "vieille" sociologie des médias, et que commencent à se poser certains chercheurs.
Nous allons tenter d'en présenter certaines dans les articles qui suivent.
Ainsi, le Project on Information Technology and Political Islam de l'Université de Washington vient de produire une étude sur quelques données chiffrées essentiellement en Tunisie et en Égypte.
Les limites sont évidemment celles de toute recherche quantitative. Il n'est pas difficile de mettre en relation des millions de tweets échangés et des dizaines de milliers de gens rassemblés. Et personne ne doute qu'il n'existe une relation entre des échanges virtuels - conversations, diffusion de vidéos dénonciatrices, délibérations aboutissant à des actions concrètes - et des rassemblements effectifs face à de vrais policiers. Mais quel est le rapport exact et dans quel sens fonctionne-t-il ?
Sont-ce les débats sur Internet qui provoquent les mobilisations, ou se met-on à cliquer frénétiquement parce qu'il y a un parfum de révolte dans l'air et que tout le monde parle des événements politiques ? Cause, accélérateur ou symptôme ? La question, qui est un peu celle de l'œuf et de la poule, est sans réponse.
 Plus intéressant, l'étude montre combien les mobilisations à l'intérieur d'un pays et hors frontières sont liées. C'est logique pour des nations qui ont d'importantes diasporas (pas seulement en Europe ou en Amérique : on bouge aussi beaucoup à l'intérieur du monde arabe et on s'intéresse à ce qui se passe chez le voisin et que l'on pourrait vivre à son tour) ; parallèlement,les variations d'activité des nouveaux médias sont corrélées à celles des "vieux" médias. Nous découvrons au passage à quel point notre visions de l'opinion arabe dans tel pays se forme d'après une population qui, précisément, vit pas dans le pays concerné.Il est logique qu'al Jazeera (qui a largement soutenu les révoltes), al Arabiya et d'autres réagissent aux mêmes thèmes et aux mêmes moments que les réseaux.
Les outils quantitatifs détectent donc des pics d'usage qui précèdent les événements majeurs et traduisent des montées passionnelles des foules ; ils contribuent à mesurer l'extension géographique (hors frontière) et sociologique (intensité d'un dialogue en ligne). Difficile de douter aussi qu'ils aient joué un rôle d'exemplarité montrant des modèles de comportement à imiter, voire rendant aussi le courage contagieux.
Une fois faits ces constats, peut-on aller un peu plus loin et utiliser les réseaux comme instruments de prédiction des mouvements sociaux ? Certaines institutions ont franchi le pas et nous aurons l'occasion de reparler dans un prochain article. 


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