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Iran : pas de révolution 2.0

La révolution verte de 2009 a souvent été présentée comme une "Twitter Révolution" par les médias occidentaux qui avaient surtout connaissance des images de manifestations et de brutalités policières par ce petit système de microbloging. La mort de "Neda", la manifestante martyre fut le moment le plus dramatique de cette lutte. L'utilisation du logiciel de microblogging fut célébrée comme un une promesse technologique de libération : désormais, grâce aux réseaux sociaux impossibles à filtrer, l'opinion n'ignorerait plus des crimes des dictatures ; la révolte démocratique allait se propager au rythme de l'expansion des TIC. Il fallut déchanter après coup, d'une part parce que la révolution verte, même remarquablement médiatisée, avait échoué, d'autre part dans la mesure où des études sérieuses montraient que le taux d'équipement en Twitter était très faible en Iran et évidemment réservé à des minorités sociologiques. C'était surtout la diaspora iranienne en Occident, très équipée, elle, en smartphones et autres outils high tech,qui avait servi de chambré d'écho.

Les thèses pessimistes d'Eugeny Morozov, persuadé que les États autoritaires sont capables de filtrer, tracer, infiltrer les réseaux contestataires pour y répandre de faux messages de désinformation et interrompre les correspondances suspectes sont largement nées de l'expérience iranienne. Ceci n'empêche pas une très riche blogosphère persophone, ni le développement de techniques de contournement de la censure, parfois enseignées ou aidées par des groupes étrangers de défense des droits. Les cyberdissidents iraniens se dotent à leur tour de sites proxys, qui font transiter les flux de communication par d'autres adresses, en principe non repérées par les services officiels.
Les conditions sont donc réunies pour que l'Iran devienne un laboratoire de la lutte entre technologies de censure ou surveillance et technologies de contournement et anonymisation.
Les mouvements qui ont agité l'Iran au début du printemps arabe et qui semblent vite retombés aient trouvé sur le Web 2.0 des instruments pour une action de cybercontestation "à la tunisienne".
L'Iran est au plus bas niveau de la liberté des médias dans les classements de Reporters Sans Frontières ou l'Open Net Initiative. Le blocage de millions de sites interdits pour leur contenu immoral ou anti-social est dénoncé depuis des années dans ce pays qui compte plus de vingt millions d'internautes : il se fait surtout "classiquement" à partir de mots clefs suspects et d'adresses prohibés, chez les FAI (fournisseurs d'accès à Internet) évidemment sous contrôle très attentif des autorités.
Les sites iraniens soumis aux même contraintes politiques et de "décence" que la presse écrite sont soumis à licence, ce qui permet de repérer les responsables. La longue liste de thèmes interdits permet très facilement d'inculper les blogeurs ou internautes dont bon nombre ont été emprisonnés ou torturés. Quant aux fournisseurs d'accès s'ils oubliaient leurs obligations, la loi sur les cybercrimes de 2008 permet de les sanctionner pour les contenus illégaux qu'ils auraient laissé passer. Autant dire que l'autocensure, notamment par les acteurs techniques, est le meilleur allié objectif d'un pouvoir sourcilleux.
La nature centralisée de l'Internet iranien qui fait passer les contenus par une infrastructure de télécommunication d'État et par des serveurs proxys qui représentent autant de points de prélèvement facilite cette stratégie de filtrage. Elle est elle-même centralisée, facilité par des taux de bande passante assez faibles dans ce pays et les censeurs sont toujours en quête de nouveau outils.
En effet, même si des sociétés iraniennes ont commencé à fabriquer leur propre matériel et leurs logiciels de filtrage, l'aide apportée par des sociétés étrangères, notamment Nokia-Siemens pour des technologies de traçage et de censure, a fait scandale en Europe. Un des systèmes de filtrage les plus puissants du monde et qui existe depuis une décennie (le Conseil Suprême de la Révolution Culturelle l'a institué en 2001) implique l'action de plusieurs agences et d'importants moyens humains et matériels. La capacité qu'a la censure de rendre inaccessibles des sites en persan ou en anglais et arabe, et, bien entendu des plate-formes de blogging,est notoire.


Le gouvernement iranien ne se contente pas de jouer "en défense" en empêchant les discours hostiles ou contraires à ses valeurs : il s'efforce aussi de submerger la dissidence par le nombre des sites et blogs "positifs" qu'il subventionne, par exemple à l'occasion de concours de "bons" blogs. Parallèlement il travaille à un programme dit "1390" (la date de l'année dans le calendrier persan) destiné à développer l'enseignement et la recherche en sécurité informatique, notamment pour lutter contre de futurs équivalents de Stuxnet. L'idée de développer une auto-suffisance en matière de technologie informatique a été évoquée plusieurs fois.
Plus récemment encore, le 25 avril, Gholemreza Jalali a révélé que l'Iran se préparait à lancer un Internet "halal", selon sa propre terminologie. Il s'agirait en fait d'un gigantesque Intranet susceptible d'être partagé par d'autres pays musulmans et jouissant, lui, d'une très grande vitesse de connexion grâce à la fibre optique. Cette stratégie d'autarcie informationnelle (qui est à certains égards celle de la Chine avec ses propres moteurs de recherche, ses propres sites de partage ou de blogging, etc) est à suivre ; Irannet, puisque tel devrait être son nom, va dans le même sens que la diffusion (y compris en France) de logiciels de filtrage "islamistes" destinés aux parents pieux par exemple ou que le développement de concurrents religieusement corrects de Facebook.



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