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Mc Luhan : l'année du centenaire
Le prophète désarmant du village global

Centième anniversaire de la naissance de Mc Luhan, théoricien le plus connu du Canada. Que reste-t-il du prophète de la fin de la galaxie Gutenberg et de l'auteur de "Pour comprendre les médias" ? Des slogans récupérés comme "le médium est le message", un style provocant, de bonnes questions reprises par la médiologie ?



Mc Luhan, né en 1911 aurait cent ans, mais son œuvre, adulée en son temps, n'est plus vraiment lue. Ou plutôt, de l'auteur de "Pour comprendre les médias", on a, le plus souvent, retenu quelques unes des ces phrases frappées comme des slogans dont il avait le secret "le médium, c'est le message", "Galaxie Gutenberg" ou "le village planétaire". Mais, généralement pour leur donner un sens si appauvri qu'il en devient stupide ("Internet et le Web 2.0 changent nos habitudes" dans le premier cas, "la culture du livre fout le camlp" dans le second et " nous vivons la globalisation" dans le troisième) Du coup, McLuhan devient une sorte de caution rétro pour les pires truismes. C'est injuste pour un esprit aussi déconcertant et agaçant qu'incroyablement stimulant.


Dans l'atmosphère intellectuelle de son époque, ses textes produisaient pourtant un effet de surprise maximum. Par leur style d'abord, flamboyant et à rebours des habitudes universitaires, par leur effet de contraste ensuite. Introduisant un nouveau déterminisme technologique , celui des médias. Il concurrençait les explications par le degré de développement économique alors prédominantes dans les milieux économiques (qu'ils soient de gauche, marxistes, ou de droite, les lois du développement l'emportant sur l'idéologie). Le Canadien expliquait surtout, à rebours de ce que croyait alors l'intelligentsia que les médias ni n'étaient ni des objets trop méprisables pour être pensés, ni les instruments du Système honni, ni les outils de diffusion d'une culture industrielle déshumanisante. Mais qu'ils étaient avant tout nos prothèses : des outils qui nous relient au monde.


 


La prophétie de Mc Luhan est à la fois plus simple et plus sophistiquée que la vulgate postindustrielle ordinaire. Elle est plus sophistiquée dans la mesure où elle analyse en termes nouveaux la nature du changement liée aux moyens de transmission. McLuhan ne se contente pas d'expliquer que les facilités d'information ou de communication vont profondément modifier les règles de la vie sociale, ni ne se borne pas à proclamer la fin de la culture écrite, il propose à la fois un mécanisme explicatif des changements passés et un instrument prédictif de mutations à venir ; il théorise cette force agissante qui, en dernier ressort détermine les règles du jeu social : chaque média s'interpose entre la réalité et nous et agit sur notre façon de percevoir le monde. Mais sa théorie est simple dans la mesure où elle repose sur un mécanisme binaire : hot contre cool.


 


Le principe est : la structure d'un système social est fonction de la nature des médias et non du contenu des communications. En d'autres termes, bien plus que le contenu idéologique, esthétique, culturel, etc.. des messages, bien davantage que l'usage qu'en font ceux qui en ont la maîtrise, les médias agissent en fonction de leur nature technique; ils changent le rapport même de l'homme au monde, puisqu'ils sont des prolongements de nos sens. Sa théorie portait sur la nature qualitative du changement culturel que provoque un changement dans les technologies dominantes de communication; le Canadien propose à la fois un mécanisme explicatif des changements passés et un instrument prédictif. Le yin et le yang, la thèse et l’antithèse de McLuhan sont le “hot” et le “cool”. La philosophie de l’histoire vient de prendre un chaud et froid.


 


Bien plus que le contenu idéologique, esthétique, culturel, ou autre véhiculé par les outils de communication, bien davantage que l’usage qu’en font les maîtres des systèmes et vecteurs de communication, les médias agissent de par leur nature technique ; ils changent le rapport même de l’homme au monde ; ils constituent des prolongements de notre corps et de nos sens. Ici le gourou de l’Electric Age donne toute sa mesure en introduisant la notion totalement invérifiable de “température” des médias.


 


Discours d'autant plus surprenant qu'il prend à rebours tout ce que notre langue pourrait suggérer (la froideur évoquant la réflexion la distance et la chaleur étant au contraire liée aux connotations de passion, ardeur, excitation..). Le classement des médias (chaud : imprimerie, radio, cinéma, disque, photo / froid: télévision, dessin animé, parole, téléphone) ne correspond guère à nos dichotomies usuelles (image/parole, ou visuel, sonore/audiovisuel), moins encore à des catégories comme "civilisation de l'image versus civilisation de l'écrit" et nullement à une quelconque idée de distance critique contre fascination.


 


Si l'on excepte une brève tentative de Mc Luhan pour donner une base physiologique à sa théorie (il attribue aux media chauds une action préférentielle sur notre cerveau gauche et à l'hémisphère droit pour les media froids), reste une piste : les media froids demanderaient davantage de "participation", ils impliqueraient, inciteraient le destinataire à "compléter" le message, mettraient en oeuvre tous les sens... à l'inverse des médias chauds dont, selon un métaphore mcluhanienne, ceux dont le sens s'imprime dans le cerveau "comme un fer rouge".


 


L'implication/participation, notion-clef du système, n'aurait donc rien à voir avec une attitude passionnelle (au sens par exemple d'être pris par un spectacle qui crée une illusion de réalité, propage des émotions mimétiques...) mais avec un travail du cerveau dans la reconstruction du sens.


 


Les médias "réchauffent" ou "refroidissent" leur époque. Ils produisent un type d’individus plus ou moins enclin à la “participation”. L’aventure humaine se divise en trois grandes phases, selon que prédominent la parole, l’imprimé ou les médias électroniques. L’humanité traditionnelle après avoir subi “l’explosion” de l’imprimerie, une phase de grand réchauffement qui correspond peu ou prou à l’époque industrielle ressent maintenant “l’implosion” électrique des nouveaux médias, la télévision au premier rang. Cette mutation constitue un retour au village tribal, qu’accompagne la résurrection d’une mentalité de ”participation”, mais à l’échelle de la planète. La galaxie Marconi “froide” succède ainsi à la Galaxie Gutenberg “chaude”.


 


Le syllogisme est clair. La concomitance entre la diffusion de l’imprimé, l’individualisme, le rationalisme, et le nationalisme, justifie la prédiction selon laquelle un monde “refroidi” par la télévision et l’électricité présentera les caractéristiques inverses. Pour McLuhan "tandis que l'Electric Age, avec ses innombrables serviteurs de la communication prolonge le système nerveux de l'homme en dehors de son corps, il crée en même temps un nouveau désir d'explorer l'intérieur de l'être" .


 


Postulat dont le canadien tirera d’étranges déductions : parmi les “mutations” qu’il attendait pour les années 90 : la généralisation du L.S.D., la “perte d’intérêt” des jeunes pour le sexe et la fin de l’enseignement traditionnel . Par moments aussi, la vision devient cosmologique : “Aujourd’hui la technologie de l’ordinateur nous apporte l’annonce d’une Pentecôte de la compréhension universelle de l’unité terrestre. La prochaine étape devra aboutir logiquement à un dépassement de tous les langages, résorbés dans une sorte de conscience cosmique généralisée, ...”


 


Aujourd’hui plus personne ne songerait à se réclamer des catégories de Mc Luhan, dont on a surtout retenu le «village global». On l’a d’ailleurs mal compris, car il ven voulait pas dire que, grâce aux moyens de communication, la planète allait être mondialisés ou unifiée (truisme qui n’était pas très original même dans les années 60) ; il pensait plus exactement que le monde adopterait la mentalité d’un village avec tout ce que cela suppose d’implication psychologique. D'où la critique de Debord lui reprochant de " s'émerveiller des multiples libertés qu'apportait le "village planétaire" si instantanément accessible à tous sans fatigue. Les villages contrairement aux villes ont toujours étés dominés par le conformisme l'isolement, la surveillance mesquine, l'ennui, les ragots toujours répétés sur quelques mêmes familles. Et c'est bien ainsi que se présente désormais la vulgarité de la planète spectaculaire."


 


Que restera-til de Mc Luhan ?


 


Lui-même aimait s’exprimer en slogans. Prenons donc les trois plus connues et tentons d'en résumer la critique


 


1) Le medium, c’est le message


 


Traduction :


Les médias agissent en fonction de leur nature technique; ils changent le rapport même de l’homme au monde, puisqu’ils prolongent le corps et les sens.


 


Commentaire :


Faut-il définir comme médias toutes les extensions de l’homme, y ranger les horloges, le logement, la ville, le jeu ? Certes, au-delà de leur valeur d’usage, la plupart de nos artefacts peuvent prendre valeur expressive ou signalétique. Certes tous portent leur message (ne serait-ce qu’en nous renseignant sur leurs propriétaires et constructeurs), et tous agissent peu ou prou sur notre imaginaire ou nos habitudes mentales. Mais il y a une différence entre outils qui agissent sur les choses et médias qui agissent sur les signes. Le bon sens nous suggère que l’imprimerie n’a pas les mêmes effets dans la Chine mandarinale, dans les califats ou dans l’Europe de la Renaissance ou que l’informatique n’a pas produit exactement les mêmes conséquences en URSS ou aux USA dans les années 80. Ce serait une erreur que d’oublier l’ambivalence fondamentale de toute technologie.


 


2) Le message, c’est le massage


 


Traduction :


 


Les media sont divisés en “chauds” (qui n'exigent pas de la part de celui qui les utilise une grande participation) ou "froids" (où au contraire le processus de communication exige une participation importante de l'usager). L'effet produit par un medium sur la structure de la société dépend pour une bonne part de sa température. Celle-ci agit directement sur le cerveau (d'où la métaphore du massage qui s'ajoute à la notion de médium comme message)


 


Commentaire :


 


Ce degré de participation pourrait être interprété comme :


 


 


    * - le travail de reconstitution/traitement des signaux (p. e. passage de la perception à l’identification des formes à partir du petit nombre de points qu’offre un écran de télévision par contraste avec la richesse de l'image filmée)


 


    * - la prédominance d’un sens dans le décryptage


 


    * - l’apprentissage plus ou moins complexe d’un code nécessaire à la compréhension


 


    * - la densité de l’information contenue dans les messages


 


    * - la latitude d’interprétation du récepteur face à la polysémie des signes


 


    * - sa situation (son immersion dans une collectivité de spectateurs ou son isolement)


 


    * - ses possibilités de réaction au sens large (navigation au sein du message et maîtrise de sa lecture, dialogue avec d’autres récepteurs, réponse à l’émetteur, réflexion et distanciation, effets de mémoire, jeu, recombinaison...). Plutôt vague...


 


 


Le village global (la galaxie Marconi)


 


Traduction :


 


La distinction “hot/cool“ semble commander le mouvement de l’Histoire. D’où la périodisation ternaire qui, de la culture tribale/orale en passant par la galaxie Gutenberg mène à la galaxie Marconi : tout cela serait affaire de température. Après le média “chaud”, l’imprimerie, la TV “refroidirait” notre temps, agissant directement sur notre système nerveux, modifiant notre esprit, et engendrant force conséquences dont le “village global” est la plus connue.


 


Commentaire:


Il y a concomitance entre la diffusion de l’imprimé, et l’individualisme, le rationalisme, le nationalisme, l a tendance à une forme de raisonnement divisant les problèmes de façon linéaire et hiérarchique. McLuhan suggère renvoie l'explication à sa vision de l’histoire binaire : froid/chaud, haute ou basse définition, participation ou non-participation, prédominance d’un seul sens ou synergie de tous les sens, pensée linaire ou pensée englobante, l’alphabétique ou l’électrique etc.. Un peu simple


 


Et pour finir deux citations sur Mc Luhan


 


Edgar Morin : “ Sous de nombreux aspects, la pensée de McLuhan apparaît comme une idéologie euphorisante, voire comme une pensée sauvage qui vise à intégrer le phénomène mass médiatique à l’homme, sur la base d’une systématique pauvre, d’un jeu d’oppositions faiblement pertinentes (imprimé, circuit électrique, hot-cool) et d’une obsession réductrice au couple sensoriel-technologique. Cette anthropo-histoire de l’homme d’abord tribal-oral, puis gutenbergien, puis électronique escamote aussi l’économie que la sociologie et la psyché. Mais ceci dit, et même sous une forme caricaturale, McLuhan ramène l’attention sur la dimension anthropologique des mass media, sur le lien entre le media et le phénomène social total (galaxie)...


 


Umberto Eco “Si le média est le message, il n’y a rien à faire (les apocalyptique le savent) : nous sommes dirigés par les instruments que nous avons construits. Mais le message dépend de la lecture qu’on en donne, dans l’univers de l’électricité il y a encore de la place pour la guérilla : on différencie les perspectives de réception, on ne prend pas la télévision d’assaut, mais la première chaise devant chaque télévision. Il se peut que ce que dit McLuhan (avec les apocalyptiques) soit vrai, mais dans ce cas, il s’agit d’une vérité très néfaste : et comme la culture a la possibilité de construire sans pudeur d’autres vérités, il vaut la peine d’en proposer une qui soit davantage productive




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