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Discours de haine
L’as tu bien dénoncé ?

L’indice le plus certain que nous vivons une époque d’idéologisation intense est le recours à la catégorie « discours de haine ». Dans tout débat médiatique, on peut sortir ce joker qui, automatiquement, entraîne aussi les cartes « phobie », « extrêmes » « retour aux heures les plus sombres » et autres jugements moraux (certains d’un flou génial comme « complices du pire »). L’idéologie c’est ce qui trahit le rejet de l’Autre.

En évoquant la « haine » à propos de désaccords politiques, on vise l’intentionnalité du discours (blesser, stigmatiser, discriminer, etc. : il dit A mais déteste B). On se situe dans le camp des valeurs et, comme dans la publicité de Bordeaux-Chesnel « nous n’avons pas les mêmes valeurs » ce qui évite d’avoir à préciser lesquelles. Et, troisième avantage, on désigne son adversaire comme contaminant le « débat » avec des idées a) délirantes b) immorales, c) pousse-au-crime. Autrement dit : A) Ce sont des fake news ou des stéréotypes dangereux B) C’est contraire aux valeurs républicaines C) Cela encourage la violence contre certaines catégories ou contre la République en général.

Ainsi, quand François Ruffin produit un pamphlet. contre son ancien condisciple d’école Emmanuel Macron pour lui raconter une « France qu’il ne connaît pas », la critique va souvent se situer dans un registre bien précis. « C’est un livre qui raconte une haine. Une haine pas ordinaire mais politique, et aussi personnelle. Celle de François Ruffin envers Emmanuel Macron,  pour le Monde du 22 février. L’argumentation s’appuie sur deux constats. Ruffin reproche à Macron de faire partie d’une classe d’oligarches qui ignorent les souffrances des gens. Et par ailleurs, il avoue que, comme des milliers de gens, il éprouve une répulsion presque physique envers son ancien condisciple « Partout, vous posiez avec vos mines pour catalogue des 3 Suisses : les traits réguliers, le nez droit, la peau lisse, la mâchoire carrée » ; « C’est physique. C’est viscéral. C’est très mal. Je ne m’en vante pas (…), mais ce rejet nous sommes des milliers à l’éprouver. »
Il est louche s’en prendre à la richesse (fût-ce pour dire que ceux d’en haut ignorent la souffrances du peuple et qu’ils défendent des intérêts qui, ha ha comme c’est bizarre, seraient un petit peu ceux de la banque Rothschild). Il est plus louche encore de parler de leur physique (même si, ici, Ruffin ne reproche pas quelque tare physique, mais s’indigne de ce que la beauté de Macron soit trop exploitée par la com) ; d’où les foudres de la critique morale. Banque plus physique : vous voyez ce que je veux dire. C’est parti pour la reductio ad hitlerum. Ainsi dans un tweet de Bernard Henri Lévy cela donne. « Stupeur et vertige face à ces lignes abjectes où se dit un rejet « physique » et « viscéral » de l’ex de la « banque Rothschild ». N’était la complaisance médiatique, ce livre serait lu pour ce qu’il est: du Brasillach 2.0 » On espère que la sentence de BHL ne doit pas être interprétée jusqu’au bout et que Ruffin le haineux ne doive pas, dans son esprit, subir le même sort que Brasillach le collaborateur.

Mais les exemples de ce type surabondent. La technique de l’argument haine/crimepensée déborde le monde de la politique et envahit celui de l’entreprise. Ainsi, la marque Décathlon précise qu’elle a produit un hijab de running, non pas pour faire du profit, mais pour démocratiser le sport. La preuve : cette noble intention lui vaut des discours de haine intolérants. La marque de jeans Le temps des cerises, qui, elle, a fait une publicité « Liberté, égalité, beau fessier » se voit reprocher son sexisme. On dénonce notamment le fait déplorable qu’effectivement les mannequins aient de belles fesses, ce qui favorise la culture du viol, l’objectivation du corps de la femme et le manque de diversité dans la visibilité. Voile cachant les cheveux, pantalon révélant les courbes, ou plutôt intentions derrière les deux, deviennent ainsi des sujets hautement politiques. Et une occasion pour les belles âmes d’exercer leur activité favorite : dénoncer.

De même quand un directeur de marketing de la firme de cosmétique Nocibé traite l’humoriste Yassine Belattar d’islamiste, il est suspendu par sa société car « en contradiction avec nos valeurs » Les trois exemples pris un même jour de février 2019 confirment que les entreprises de mode ou de beauté ne seraient donc pas là pour faire du profit, moins encore pour rendre nos corps plus séduisants, mais pour sauver nos âmes. La marchandise a pour fonction officielle de rééduquer moralement et de libérer des flots d’amour et de respect de l’Autre.

L’idéologie sous la forme du préjugé qu’il faudrait déconstruire, du ressentiment haineux qu’il faudrait démasquer ou de la parole criminogène qu’il faudrait arrêter, tout cela est sensé en dire beaucoup sur l’inconscient des salopards qu’il faut combattre. Des haineux, vous-disje. Songez-y la prochaine fois que vous irez au centre commercial (et pas seulement au rayon livres) : vous êtes des combattants de première ligne contre la haine. Soyez vigilants dans vos achats.

Selon un mot d’Emmanuel Berl « Toute idéologie est antibourgeoise ». A contrario, le bourgoisisme contemporain - au sens d’attachement à la sécurité, d’antiromantisme utilitaire, de primat de l’économie, de pragmatisme, etc - voit dans l’emballement idéologique, le fameux extrémisme, son ennemi par excellence. Les idées qui évoquent combats et bouleversements sont traitées à la fois comme intrinsèquement perverses et comme des symptômes quasi psychiatriques. En tant que constructions mentales décollant du réel, elles sont réputées partir de postulats ridicules réfutés depuis longtemps par la science. Ainsi, le marxiste imagine que la société humaine peut être modifiée indéfiniment par l’État. Le raciste ou le nationaliste « essentialisent » des identités qui sont de pures constructions culturelles. Le populiste utilise des notions comme « le peuple », les « élites » ou « les médias » qui n’ont pas de sens, etc. L’islamophobe imagine un remplacement démographique, une surcriminalité de l’immigration ou une volonté de conquête musulmane qui ne s’appuient sur aucun fait ni chiffre. Et, le plus souvent, dans les débats politiques contre le RN ou la France Insoumise, il suffit de renvoyer les fautifs à leurs statistiques imaginaires ou à leur méconnaissance des données les plus évidentes de l’économie pour éviter de leur répondre.

Puis, chaque fois, une passion mauvaise, fantasmes égalitaires, appétit de pouvoir, peur de l’Autre, ressentiment des ratés est invoquée pour expliquer que, derrière le discours doctrinal et l’ignorance factuelle, se cache une faille psychique. L’idéologie est donc forcément de l’ordre de l’anomalie, de l’information et des affects. L’idéologue adverse ne sait littéralement pas ce qu’il dit; il doit plutôt être rééduqué que réfuté. Et, dans tous les cas, nous voyons beaucoup plus clair en lui qu’il ne le fait lui même : ignorance de la réalité et déviance de la moralité, le diagnostic est vite posé.

Bien sûr, à chaque époque, tout parti a tendance à considérer ses adversaires comme bêtes et méchants. Mais il ne fait pas que cela et nous sommes persuadés qu’Eisenhower n’attribuait pas la poussée planétaire du communisme aux mensonges de la Pravda ou au déplorable caractère de Staline et que ce dernier ne pensait pas que l’impérialisme américain était une affaire de mauvaises lectures et de sécheresse de cœur.

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