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Du mépris comme idéologie 2
Psychiatrisation, manipulation & co.

Dans le précédent article, nous avons suggéré que le « mépris » souvent reproché à E. Macron ne saurait se réduire au caractère de l’homme, ni à la morgue de la caste. L’idée qui oppose deux types anthropologiques, deux populations comme séparées par la barrière de la raison, le hiatus de la modernité, ou la béance de « l’ouverture », touche plus profond. C’est elle qui nourrit l’opposition rhétorique des « progressistes » et des « nationalistes ». L’idée semble partagée par les instances européennes, les dirigeants des principaux partis respectables (libéraux et défenseurs d’un humanisme cool plus ou moins inclusif) ; et, bien sûr , par la majorité des rédactions. On aurait tort, comme certains sociaux-démocrates, d’y voir une rhétorique technocratique destinée à faire aimer le monde tel qu’il est à ceux qui ont peur du monde tel qu’il était en 1930. On aurait tort, comme une partie de la droite traditionnelle, d’y voir une ruse pour guérir de toute tentation identitaire les conservateurs gestionnaires. Même surjouée à des fins électorales, la peur du négatif populiste (les masses illibérales, anti-système, anti-occidentales, anti-modernes, anti-mondialisation, etc.) est révélatrice.

Que disent, au fait, ces modernes autoproclamés ? Que tout est affaire de peur et de désir. Et accessoirement de quotient intellectuel. Leurs adversaires seraient mus par des schémas anciens, éventuellement désinformés (par la Russie, la fachosphère, les réseaux sociaux complotistes), et, en tous cas, victimes de passions archaïques (la nation, la race, les vielles hiérarchies du sexe...) sans oublier la fameuse peur de l’Autre.
Si les hommes s’affrontent (ce qui pourrait se concevoir en politique), c’est que certaines couches ne sont pas normales ou normalisés et qu’elles n’y ont rien compris. Toute opposition au Système traduirait une faiblesse individuelle ou un dérèglement et non une volonté collective et moins encore des intérêts de classe ou groupe culturel.
Tel un mentaliste de série télévisée, le progressiste anticipe la non-pensée ou la crime-pensée : l’autre est prévisible ; il va surfer sur des peurs ou développer des fantasmes, il va tomber dans le piège du complotisme, de la fake news et du rejet de l’autre, des identités imaginaires.. Et d’ailleurs, il rejette beaucoup : les élites, nos valeurs, l’État de droit, la modernité, la diversité, l’avenir, l’Europe...

Ainsi se construisent des oppositions récurrentes dans le discours politique et médiatique.
La pensée simple contre la réalité complexe, les dénonciateurs de l’idéologie dominante contre les adversaires des délires, les hommes du ressentiment contre les optimistes confiants en l’avenir, les frileux demandeurs de protection contre les performants, les insatisfaits qui exigent la démocratie directe contre les gardiens de l’État de droit libéral, ceux qui se réclament de la volonté authentique du peuple contre ceux qui expriment le sens de la modernité, les obsédés d’une identité passée contre les représentants des valeurs et tendances universelles, les anti-élites contre les dénonciateurs de la démagogie. La désignation de l’adversaire est remplacée par le diagnostic de l’inférieur.

Ce faisant, non seulement on rabaisse ou on psychiatrise le discours adverse (ce qui n’est pas vraiment une stratégie nouvelle), mais surtout on l’exclut du champ du débat politique. comme si les adversaires boxaient dans des catégories différentes : débat versus manipulation, ouverture contre crispation, rationalité contre complotisme, opinions politiquement correctes contre discours de haine, pragmatisme contre fantasmes; histoire contre mythologie, gouvernance contre irrationalisme. Jacques Attali personnifie cette tendance en expliquant que la grande rupture idéologique n’oppose plus libéraux et sociaux-démocrates, mais les « résignés » (qui ont peur des autres, des étrangers, des femmes, etc., et qui compensent en réclamant plus de protection, plus de fermeture, plus de pureté fantasmée) et les ouverts, les créatifs, les gens du respect de l’autre, le camp de la bienveillance et de l’altruisme...

Bien entendu cette réduction n’est pas incompatible avec un bon vieux mépris de classe. Pourquoi les ringards sont-ils attachés à des vieilleries comme les frontières ? Comment les prolos ne comprennent-ils pas que l’immigration est une chance démographique et macroéconomique ? Qu’est-ce qui pousse la France périphérique à se fermer à l’Europe ou à la modernité ? Comment peut-on être assez abruti pour ne pas comprendre la nécessité de l’ouverture économique et de l’IA ? L’affrontement de ceux d’en bas et de ceux d’en haut, de la France périphérique contre la France centrale, des « somewhere » contre les « everywhere » se traduit dans le ciel des idées.

Poser les questions en ces termes, c’est souvent se réclamer soi-même, sinon des couches supérieures, du moins de l’élite éclairée, de la « classe créative ». Cette élite se distingue des idiots, pas seulement au sens des gens ayant un faible QI, mais aussi au sens étymologique : des ἰδιότης qui ne peuvent prendre en compte que leur point de vue particulier, des handicapés de l’universel, les ratés de l’Histoire. En leur opposant certaines catégories non seulement ceux d’en haut disqualifient ceux d’en bas, mais surtout ils rabaissent leur discours à une forme de borborygme infra-politique : délire, désinformation, fantasmes, subjectivité, retard...

Mais évidemment, confondre son point de vue avec des principes universels, ou se placer en interprète du sens de l’Histoire, c’est pratiquer l’opération idéologique par excellence. Comme l’a bien dit Marx de l’idéologie bourgeoise. Et comme les marxistes se le sont bien pris en retour quand a été démentie leur prétention à représenter la classe vouée à désaliéner toute l’humanité et à parachever l’Histoire.


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