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Armes et informations 3/3
La « weaponization«  de l’information

Que l’information puisse depuis toujours servir d’arme pour diminuer les capacités de l’adversaire, le plonger dans le chaos, l’affaiblir en le rendant plus prévisible ou pour multiplier le nombre de ses adversaires, pour mobiliser et paralyser, c’est une notion que le lecteur qui nous a suivis jusqu’à présent nous accordera sans doute. Alors, pourquoi cet effet de mode autour de la « weaponization » de l’information ? Ce terme que l’on pourrait traduire par « l’arsenalisation de l’information » plutôt que par « militarisation »ou « martialisation », fait partie du nouveau vocabulaire de la stratégie ou de la géopolitique qui nous vient d’outre-Atlantique. Certes le terme a été employé dans le jargon militaire dès les années 50 (à propos de la « transformation en armes » des missiles) et a longtemps servi comme métaphore, pour rappeler que tout, d’un avion à une centrale énergétique, contient un potentiel de danger et peut donc être détourné de son usage premier pour faire du mal. Mais l’emploi contemporain de « weaponization » se réfère à un contexte historique et géopolitique précis la capacité présumée de la Russie (ou dans une moindre mesure de la Chine) d’utiliser des outils techniques (notamment le Web 2.0) pour obtenir un effet idéologique, sinon d’attraction pour leur modèle, du moins, de déstabilisation des démocraties libérales. La notion, assez ambigüe confond deux facteurs :
D’une part la maîtrise du hacking, de l’astroturfing, des bots, des leaks, des faux comptes, etc que l’on attribue aux autorités russes (ou aux cybermercenaires qu’elles emploieraient ou encourageraient) - pour le sens de ces termes voir http://huyghe.fr/actu_1513.htm -. Bref des instrument de l’activisme en ligne (dont on célébrait le potentiel libérateur au moment du printemps arabe), mais employés par un État. Plus la pratique de quelque chose que l’on connaît depuis les années 60 (et qu’à l’époque, les États-Unis utilisaient pour affaiblir idéologiquement l’URSS sous le nom de diplomatie publique) : l’utilisation de médias internationaux s’adressant aux populations étrangères pour les influencer. Ce que l’on aurait autrefois appelé de la subversion : contestation de l’ordre établi, attaques contre ses représentations et ses principes
D’autre part, une intention stratégique, voire une doctrine élaborée au Kremlin, et qui consisterait à affaiblir les institutions démocratiques de l’ouest par un savant mélange de diffamation ou désinformation, de soutien aux forces, notamment populistes, qui se déclarent anti-système, et de remise en cause du discours des élites et des médias. Si l’on préfère une combinaison de « manipulation des perceptions » (faire croire en des rumeurs, des falsifications et en des interprétations présentées comme vraies, mais dissimulées par les dominants) et d’affirmation de valeurs contraires à celles des sociétés ouvertes.

C’est une façon un peu emberlificotée de dire que l’Est pratique la propagande avec des moyens modernes. Bien entendu, nous ne doutons pas que RussiaToday n’exprime des vues qui ne chagrinent pas trop Poutine, ni qu’il y ait des trolls anti-Clinton à Saint Petersbourg. Ce qui intrigue dans cette histoire est que la puissance qui a inventé Hollywood, CNN et Internet (ou du moins les intellectuels de défense qui parlent en son nom) puisse attribuer une telle capacité de persuasion à une télévision internationale ou une agence en ligne entre des dizaines d’autres ou à des réseaux hackitivistes. À l’époque où plus d’un milliard d’êtres humains (dont nombre d’intellectuels) adhéraient au marxisme-léninisme, on n’avait pas davantage peur de l’influence idéologique sensée désagréger l’Occident. Aujourd’hui propsère la thèse selon laquelle le Kremlin peut à sa guise provoquer le Brexit ou l’élection de Trump ou que le principal danger qui menace nos démocraties soit l’influence nihiliste de quelques internautes stipendiés décidés à briser notre confiance dans les faits (ils seraient, excusez du peu, « en guerre » avec la réalité). Il y a là une sorte de pensée magique qui attribue à quelques reportages truqués ou à quelques faux comptes en ligne le pouvoir de faire changer l’esprit de millions d’hommes qui, s’ils n’étaient soumis qu’à des messages véridiques, ne manqueraient pas d’être en accord avec le monde tel qu’il est.


Une série de trois articles (1, 2 et 3

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