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Arme et information 1/3
Qu’est qu’une arme ?

Une arme est-elle forcément destinée à tuer ? On objectera spontanément qu’il existe des armes défensives tels un bouclier ou une armure et qu’à l’inverse un gibet ou une chaise électrique, par essence mortels, sont considérés comme des instruments du bourreau, non comme des armes (il est vrai que le supplicié ne peut plus se défendre). Par ailleurs, il existe des armes dites non létales (comme la matraques, les balles caoutchouc, les gaz lacrymogènres ou les pistolets électriques type Taser qu’utilisent les policiers) : dans ce cas l’arme est censée « incapaciter », et, par exemple empêcher une foule de manifestants de rester groupée de façon menaçante, ou encore permettre de s’emparer d’un fou furieux sans avoir à le cribler de balles. Le résultat recherché est la contrainte, pas le bain de sang : la foule se disperse, le bonhomme est menotté et l’affaire est finie, au moins ne principe.

Les dictionnaires définissent l’arme comme un “ élément d'équipement ou équipement complet servant à mettre un adversaire hors de combat et/ou à s'en protéger” ou un “instrument utilisé au combat dans le but de tuer, blesser ou défaire un adversaire”.
À l’idée de détruire ou d’abîmer des corps, il faut ajouter celle des dommages matériels, plus la notion de capturer, neutraliser, décourager..., bref tout ce qui peut contribuer à faire céder la volonté adverse, et en particulier le faire renoncer à prolonger la lutte. Les militaires y incluent souvent des dispositifs en amont de la bataille ou de la destruction : le renseignement, la logistique. Et ne parlons pas de l’arme psychologique ou de l’arme de la propagande, qui pour certains ne sont pas de simples métaphores.
Pour notre part, nous la définirions volontiers comme un “outil à vaincre”, dans la mesure où la victoire - fait de se soumettre ou de reconnaître sa défaite - ne s’obtient pas nécessairement par la mort du vaincu. Elle met un terme à un conflit préalable durant lequel les adversaires ont chacun essayé de l’emporter.
L’arme peut, par ailleurs, avoir d’autres fonctions qu’infliger blessures ou mort. Elle peut, et sans même parler d’héraldique, servir à l’apparat, être objet décoratif ou de collection, servir à des jeux ritualisés...

Les armes qui servent vraiment à tuer ou contraindre obéissent à divers principes. Le premier est un prolongement du bras qui amplifie le choc : massue, casse-tête, épée..., éventuellement en y ajoutant la portée supplémentaire d’un manche (telles les armes dites d’hast, équipées des fers au bout d’une perche). L’origine étymologique latine d’arme (arma) est une racine qui signifie “bras”, “articulation”, mais aussi “habilité à agir”. La projection de l’arme par la force musculaire, puis son amplification grâce à des propulseurs mécaniques, puis enfin des moyens chimiques (comme l’explosion de la poudre) est une autre
constante. L’arme peut mobiliser une énergie cinétique pour lancer un objet dur (balle, éclat, grenaille...) ou employer l’énergie chimique de l’explosion, ou celle de la suffocation par les gaz...
Des concepts plus récents comme “armes non conventionnelles” ou “armes de destruction massive” élargissent le champ. Ainsi, on classera dans cette dernière catégorie les bombes ou radiations nucléaires, les armes chimiques, les armes
biologiques. Certains y ajoutent les virus informatiques ou autres instruments dits de cyberguerre ou de guerre informatique, voire les armes climatiques ou sismiques, à faisceau ou énergie dirigée, dont certaines relèvent sans doute de la science-fiction.
La question de l’arme, qu’elle soit capable de tuer ou de subjuger est une question profondément politique : il n’existe pas - du moins à notre connaissance - d’État qui ne restreigne la détention, le port ou l’usage des armes (et qui ne définisse juridiquement
cette catégorie d’outils). La barre peut être fixée plus ou moins haut. Si tous les pays n’ont pas inscrit dans leur constitution le droit d’en détenir comme aux USA, les critères de la tolérance en matière d’armes privées sont très variables.
Mais quel que soit le système choisi, il est dans la nature de l’État de contrôler fût-ce à un degré minime ou de façon symbolique les moyens techniques de violence disponibles sur son territoire.
Le rapport qu’entretient l’État avec la violence létale est à l’origine d’une production philosophique, politique et juridique qui défie l’inventaire. Du monopole de la violence légitime où Max Weber voit le fondement du politique, en passant par la sulfureuse version qu’est la “désignation de l’ennemi” par Carl Schmitt, beaucoup de réflexion ont tourné autour de ce thèm et donc abordé la question de l’arme. Suivant une longue tradition, l’État ou le souverain dispose du droit d’administrer la mort, soit à l’extérieur par la guerre soit à l’intérieur par le châtiment suprême. Le fait que la plupart des États démocratiques aient aboli la peine de mort ou remplacent les guerres,au moins en parole, par des « interventions extérieures », si possible à zéro mort ou par l’intermédiaire de drones qui font courir moins de risques à leurs soldats, ne change rien à cette origine tragique du pouvoir souverain.
Toutes les armes dont nous avons parlé ont à voir essentiellement avec la violence physique, celles qu’elles mobilisent ou celle qu’elles rendent impuissantes. Mais on peut aussi penser l’arme en termes d’information. L’information, c’est ce qui fait du sens pour un interprétant et a priori suscite une réaction différenciée de sa part. Dans « L’ennemi à l’ère numérique » nous avions défini quatre « arts martiaux qui répondent chacun à une caractéristique de l’information :
- on peut utiliser le secret, pour empêcher l’adversaire de connaître ses plans ou ses capacités et le pousser ainsi à disperser ses forces
- on peut violer les secrets de l’adversaire, savoir et surveiller, donc augmenter par la connaissance - le renseignement par exemple - sa propre capacité d’agir efficacement
- on peut saboter le dispositif adverse soit en lui faisant croire à des choses imaginaires (par exemple on l’intoxique par un espion retourné) qui le poussent à la faute, soit en l’empêchant de bien communiquer (par exemple en coupant ses messageries, en faisant mal fonctionner des dispositifs informationnels ou en l’empêchant d’accéder à des données indispensables)
- enfin on peut jouer la force de la persuasion. L’arme de l’information devient alors le discours (ou l’image) qui suscite l’enthousiasme et la combativité dans un camp et qui divise ou décourage dans l’autre. La propagande et la opérations psychologiques sont des exemples évidents de cette méthode qui repose sur le sens du message et sa capacité de susciter de la croyance et des affects.

Nous verrons comment ces principes peuvent se combiner en étudiant deux cas d’actualité : les cyberarmes et la militarisation (weaponization) de l’information.
Une série de trois articles (1, 2 et 3
À SUIVRE
Voir aussiFake news La grande peur

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