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Obsession de la post-vérité 4
Aux origines


Nos articles précédents ( 1, 2 et 3), nous ramènent à la question de la réception des faux : pourquoi cela marche ? La notion de post vérité ne suppose pas seulement qu'il soit de plus en plus facile de populariser des mensonges éhontés ou de truquer (du reste y a-t-il eu un âge d'or du livre et de la télévision où l'on n'imprimait ou ne montrait que ce qui était vrai et les où les gens étaient rationnels ?), mais que l'appétit pour la vérité diminue. À l'effet technologique des possibilités (falsification facilitée. prédominance du réseau et de la relation sur l'examen du contenu, dispositifs facilitant le biais de confirmation, etc...) s'ajouterait donc comme un prédisposition générale (sauf chez les élites, bien entendu, ceux qui parlent de faux et de désinformation s'excluant de cette erreur vulgaire) à se bricoler un monde à sa convenance. Ou ce serait une incapacité populaire plus ou moins complaisante à distinguer le vrai de l'imaginaire, une irrationalité foncière de la plèbe. Revenons en donc à la formation de l'idée.

La définition par l'Oxford Dictionary de "post-vérité" (mot de l'année 2016) est "Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'importance pour modeler l'opinion publique que les appels aux émotions et aux opinions personnelles"
Cela sous-entend que, dans certaines "circonstances" ( la présente phase historique, culturelle, technologique ?) l'opinion au lieu d'être "modelée" par les faits objectifs - qui lui sont rapportés par les médias sérieux, les experts, le cercle de la raison - le serait bien davantage par des passions et fantasmes qu'exploiteraient des démagogues. Autre façon de dire que le symptôme de la post-vérité serait le vote populiste, comme lors du Brexit ou de l'élection de Trump, vote qui traduirait un égarement par rapport à la situation objective, une réaction des masses égarées.

Ce schéma oppose deux mondes. D'un côté celui des faits bruts qui fonderait des politiques raisonnables, non idéologiques, commandées par l'objectivité des événements et des limites du possible, le monde de l'universel. De l'autre, des subjectivités plus ou moins délirantes, des gens qui ne pensent qu'en fonction de leurs intérêts particuliers ou de passions privées. Et devinez dans quel camp se situent ceux qui dénoncent la post-vérité.
Mais accuser une "crédulité" du peuple c'est prendre acte d'une incroyable méfiance a l'égard des discours d'autorité -autorité des faits, autorité des règles économiques, autorité des valeurs universelles, autorité des sachants et des vérificateurs- et surtout éviter de s'interroger sur ses causes.

D'où diable provient cette bizarre notion ?

La notion de post-vérité mise à la mode après le Brexit et surtout l'élection de Trump a déjà ses historiens ; ils ont pointé ses origines de "post-truth" : le terme est apparu en 2004 avec le livre de Ralph Keyes, "The Post Truth Era", essai qui eut un honnête succès mais dont le thème était simplement que les Américains avaient de plus en plus tendance à mentir au quotidien. Keyes se référait, plutôt qu'à un mouvement politique de fond ou à une interférence perverse des médias sociaux (il écrit en 2004), au fait que la société américaine multipliait les contacts, la visibilité médiatiques et donnait une importance croissante à l'image que l'on projette de soi. Du coup, de plus en plus de gens auraient eu tendance à enjoliver leur biographie ou leurs capacités, à inventer et à frimer. Les codes de la vérité et de l'honnêteté se seraient donc affaiblis dans une société de l'apparence. La thèse dont nous n'avons pu mesurer la scientificité est plutôt moraliste : les gens ne sont plus aussi rigoureux, certaines élites (pub, avocats, politiciens, journalistes) ne vérifient plus l'authenticité de ce qu'ils diffusent... À la même époque sortait un livre sur la "Culture de la triche" (D. Calahan) dénonçant les petites ruses intéressées des citoyens d'outre-Atlantique, apparemment moins civiques que leurs ancêtres. Dans les deux cas, la thèse semble être que "les gens sont moins moraux", ce qui est bien possible, mais n'explique pas grand chose, même si l'on ajoute que c'est de la faute de la société ou des métiers de la communication : affaiblissement des interdits et pratique de stratégies individuelles se combineraient donc au détriment du respect de la vérité : bidonner pour réussir. On pense donc la post-vérité comme une sorte de complaisance des arrivistes, prêts à tous les mensonges pour enjoliver leur vie ou pour baratiner.

Vous avez dit baratin ? Si l'on creuse, en effet, un peu plus haut, on retrouve souvent cité dans la littérature américaine, un terme d'argot qui a pris sa dignité sous la plume d'un philosophe : "bullshit", littéralement "merde de taureau", la traduction française oscillant entre "connerie" (au sens de dire des conneries, tchatcher n'importe quoi, et non pas de faire des conneries par bêtise) ou encore baratin, boniment, blabla... Ceci nous renvoie, en effet, à un opuscule du philosophe Harry G. Frankfurt, récemment traduit en français et célébré comme "livre culte" : de l'art de dire des conneries (On Bullshit originellement publié en 2005 mais reprenant un article antérieur de vingt ans). Du coup s'est développée une sorte d'école du bullshit (comme le livre "De la réception et détection du baratin pseudo-profond" sur la jobardise humaine).

Il en ressort au moins trois notions de base :

- Le baratin peut être, au moins en partie, indifférent à la vérité, en ceci qu'il ne peut rien vouloir dire du tout. Étant donc en deçà du vrai et du faux, puisqu'il n'a aucune signification, ou ne produit aucune thèse ou concept discriminant (au sens : si j'admets A je dois considérer que B est non-vrai) le baratin impressionne par sa vacuité même, mais surtout par tous les ornements prétentieux qui en cachent le vide : il sidère littéralement la victime incapable de déceler la frime et l'épate. Nous-même avions proposé en 1990 la notion de "langue de coton" pour décrire un idiome qui permet de formuler des affirmations tellement larges ou si globalement morales qu'il est impossible de les contredire ; qu'elle plaît donc à tous (toute allusion à un candidat aux élections présidentielles étant le fruit d'un pur hasard), ou du moins, personne ne peut vraiment s'y opposer.

- Le baratin a un but stratégique, il n'est pas seulement destiné à se débarrasser d'une affirmation vraie qui embarrasse celui qui parle ou gêne ses projets ; il se déverse en flots et vise à un effet global sur un public. Il est donc rhétorique et doit convaincre pour obtenir une attitude globale - un achat, un vote, un consentement - . Il multiplie donc les signes et les figures destinés à impressionner (surtout celui qui n'y comprend rien et en déduit donc que ce doit être profond). La quantité de baratin disponible à une époque ( le nombre de discours et images destinés à produire cet effet entre ahurissement et séduction) pourrait pas conséquent être variable, notre époque étant une période de hautes eaux. En ce sens, le baratineur ou bullshiter est un descendant du sophiste dénoncé depuis Platon : indifférent à la vérité en soi, il ne produit que du discours destiné à convaincre.

Baratin et mensonge ne coïncident pas obligatoirement. Le mensonge - qui ne peut se concevoir que par rapport à une vérité qui serait connue du menteur, donc d'une certaine façon dans son esprit et pas dans sa bouche - est unique et peut alterner avec la vérité dans un discours (les plus efficaces étant ceux qui combinent un maximum de vérité avec un minimum de mensonges vérifiables. Du point de vue du baratineur, il n'y a que des propos et des images efficaces, leur véracité étant, au fond, indifférente. Le grand mot est lâché - que nous retrouverons dans la définition de la post-vérité comme absence de souci du vrai au profit du désirable ou de l'utile - : le baratin ne prête pas d'attention au vrai ou au faux, pourvu que cela marche. Le baratineur s'appuierait donc sur un double scepticisme, le sien puisqu'il ne se sent pas obligé de ses plier aux contraintes de la vérité - fût pour lui rendre l'hommage du vice à la vertu comme le menteur - et sans doute celle de son destinataire qui est souvent prêt à accepter ce qui brille ou qui lui plaît sans faire l'effort de vérifier.

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