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Post-vérité : la faute aux réseaux sociaux ?
Crescendo, le leitmotiv est repris par la presse, mais aussi par les responsables politiques : au secours nous entrons dans l'ère de la "post-vérité" (néologisme inventé au moment du Brexit et sacré mot de l'année par le Oxford Dictionnary et promis à un bel avenir en France). L'élection de Trump : la faute au Web 2.0 qui a répandu calomnies et bruits alarmistes auprès d'un électorat qui se fiche que ce soit invraisemblable pourvu que cela réponde à ses obsessions. Obama s'inquiète publiquement d'un écosystème d'information où tout est vrai et rien n'est vrai. Tandis qu' Elmar Brok président de la Commission des affaires étrangères du Parlement européen, fait voter un motion pour contrer la propagande anti-européenne (Russia Today et Daech étant désignés comme de redoutables désinformateurs). Angela Merkel pense que “les sites de fakes, les bots, les trolls, et les algorithmes sont responsables de la diffusion de fausses nouvelles et de désinformation en ligne” et qu'il va falloir réguler. Et Alain Juppé aurait été victime d'une campagne nauséabonde de désinformation attribuée qui à la fachosphère, qui aux trolls de Poutine
Bref "Facebook menace-t-il la démocratie ?". C'est ce qu'écrivent, en tout cas, des gens qui ont été unanimes à célébrer les pouvoirs des Facebook, Google et Twitter révolutions 2.0 au moment du printemps arabe : sur les réseaux sociaux, par nature incontrôlables et se moquant des frontières, allait fleurir une parole libre, cyberdissidente, forcément démocratique et pro-occidentale, qui allait dynamiter les vieilles hiérarchies, leurs censures et leurs mass médias.

Certes, ce n'est pas l'auteur de ces lignes qui écrit depuis des années sur les e-rumeurs et sur la désinformation qui dira le contraire : il est indéniable a) qu'il se répand des milliers de fausses informations sur les réseaux sociaux et b) que ceux qui veulent s'isoler dans leur bulle (leur communauté en ligne) confirmant leurs préjugés, leurs biais et leurs stéréotypes le peuvent sans peine. Mais il y a une énorme différence entre déceler ou déconstruire et réinventer une nouvelle causalité diabolique : à savoir que les errances du peuple qui vote ou pense mal serait dues à l'influence pernicieuse de Web 2.0. Voire à de diaboliques manipulateurs poutino-populistes.

Parmi les effets pervers de cette approche
Un effet miroir. Car cela équivaut à postuler un complot des complotistes. Si quelques falsificateurs munis d'un simple clavier peuvent produire un tel résultat en faussant le jeu de la démocratie au profit d'une infime minorité, comment leur reprocher ensuite de fantasmer su la finance internationale ou le complot des élites ?
Un effet censure. Car la seule conclusion de l'hypothèse de la désinformation 2.0 toute puissante est qu'il faut couper ces réseaux ou ramener ces gens à la raison en les rééduquant (en contradiction totale avec le discours libertaire et technophile que l'on tenait au moment du printemps arabe). Donc il s'agirait de les rediriger vers les médias anciens "mainstreams qui eux diraient la vérité. Est-ce vraiment un discours très séduisant à adresser à des gens qui, précisément, tendent à se persuader que "le système" ou les "élites" cherchent à empêcher la pensée critique ?
Un effet dépolitisant. Si les populistes pensent mal, c'est parce qu'ils sont mal informés. Ramenons les dans le cercle de la raison et ils se rallieront au vraie valeurs. C'est oublier qu'il y a pour le moins une base sociale au refus des classes "périphériques" : nos idéologies ont quand même un petit rapport avec nos intérêts matériels et nos rapports de pouvoir, pas seulement avec l'efficacité d'un rhétorique, mensongère de surcroît, que les plus naïfs (ici désignés avec un peu de mépris de classe) absorberaient bêtement.
Un effet "œuf et poule" : les populistes croient-ils ce qu'ils croient parce qu'ils sont exposés aux contenus des réseaux sociaux ou parce qu'ils vont chercher une vérité alternative ? Une récente étude sur l'exposition aux opinion tend à montrer que l'hypothèse du récepteur passif qui s'enfoncerait dans sa bulle informative est pour le moins discutable ; par ailleurs il n'est pas si évident que le virtuel soit monochrome, que le débat n'y existe pas, et que l'on se trouve soumis malgré soi à une vérité unique. Il y a quand même une question d'appétence chez ceux qui ne se satisfont pas du discours dominant et y voient une stratégie de déni de la réalité.
Un effet "fruit défendu". Désigner un certain nombre de sources comme exclues du domaine de la discussion, n'émettant pas des opinions mais pratiquant des incitations, et ne devant en aucun cas être consultée, ou du moins pas sans administrer après le contre poison du fact checking et de l'analyse dénonciatrice, ce n'est pas forcément la meilleure manière de les faire disparaître face au scepticisme de masse.

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