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Black blocs, le retour
Rappel historique

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Les "black blocs", alias les blocs "noirs" comme les tenues qu'ils portent dans les manifestations reviennent sous les projecteurs sous leur variante "No Borders". Parfois, on les désigne assez improprement par le terme d'ultra-gauche (qui, pour les uns signifie "extrême-gauche", mais qui, pour être plus exact, réfère à l'opposition communiste anti-léniniste des années 20 et à des auteurs comme Pannekoek et Bordiga dont la plupart des lecteurs sont des sexagénaires bac plus huit). Il serait plus exact de parler des "totos", le surnom des manifestants autonomes dans ce genre d'actions. Ces groupes sont issus des Shwarzer Block allemands, eux-mêmes héritiers des courants de l'autonomie des années 80 en RFA : ils pratiquaient l'action directe, défendaient par la force les squats (Freiräume) surtout à Berlin ouest, menaient des actions anti-nucléaires, et pour certains manifestaient leur solidarité avec la Rote Armee Fraktion. Leurs équivalent autonomes en France se manifestaient dans les années 70 en se battant avec le service d'ordre trotskyste et en occupant le journal Libération autant que dans les concerts ou les squats. Aujourd'hui, il y aurait 600 black blocs en Allemagne, surtout dans la région de la Ruhr et de Dresde. Le mouvement a commencé à s'internationaliser en 1991 avec la protestation contre la première guerre du Golfe (de simple bris de vitre à Washington), puis, toujours modestement, avec des dégradations durant les manifestations contre l'OMC à Seattle en 1999, ce qui les a immédiatement rendus célèbres, contre le FMI à Washington ou à Prague en 2000 et lors de rassemblements de ce type.
On parle alors du "Radical Anti-Capitalist Blocs" d'un millier de personne
Durant les manifestations contre le G8 (Gênes en 2001 ou Évian en 2003, Heiligendamm en 2007) ou plus récemment contre l'Otan à Strasbourg en 2009, le nombre des acteurs et leur agressivité ont augmenté. Faut-il dès lors envisager une escalade vers la violence terroriste suivant le schéma service d'ordre agressif ou première ligne de manifestation devenant noyau d'un futur groupe terroriste ? De la violence de queue de manifestation à l'action armée ? Les "totos" comme on les surnomme en référence à l'autonomie ou la "mouvance anarcho-autonome" seront-ils les Rote Armee Fraktion ou Brigades Rouges de demain ?
L'idée ne semble pas absurde à tout le monde, notamment au Nouvel Observateur après le somment de Strasbourg en 2009 : "En 2002, le groupe "terrorisme" de l’Union Européenne, rassemblant les spécialistes de la lutte anti-terroristes dans les pays-membres a en effet décidé de renforcer la lutte contre " le vandalisme criminel commis par des groupes extrémistes radicaux " en marge des sommets de l’Union. Estimant que les débordements des Black Blocs suscitaient " des situations de terreur au sein de la société " et " semaient la crainte parmi les citoyens de l’Union ", les responsables européens ont décrété que ces attaques devaient être traités comme des actes terroristes tels que les définit par Bruxelles dans l’après 11 septembre. Certes, cette appréciation n’entraîne aucune obligation pour les justices nationales de traiter de la même façon les casseurs et Ben Laden. Pour le moment, elle n’a pas d’autres conséquences concrètes que de faciliter les échanges d’informations sur les " totos " entre polices européennes. Mais un pas sémantique a été franchi.
C'est peut-être oublier les caractéristiques du phénomène Black Blocs. La plus importante est leur caractère "affinitaire" : le bloc n'est pas une organisation constante, fût-elle lâche et non hiérarchique Le Black Bloc est une agrégation temporaire, le temps de l'action, entre sous-groupes dits "d'affinité". Leurs membres qui se connaissent personnellement décident par consensus d'une action à mener. Cela peut consister en accrochages avec la police ou en destruction de vitrines, mais aussi en "assistance" aux manifestants pacifiques (il peut aussi y avoir des bagarre avec eux) ou dans la création de "zones d'autonomie temporaire" , où les protestataires échappent pendant une parenthèse, mi-fête mi-guerre, à la pression du Système. Rassemblés au moment de l'action, jouant de la synergie, dispersés le reste du temps, ils semblent s'inspirer de la stratégie de l'essaimage.
La trilogie "horizontalité" (pas de structure hiérarchique), fluidité, évolutivité les caractérise. Comme tout "essaim" moderne, les BB sont largement dépendants de systèmes de communication instantanés et souples, donc d'Internet (voir du Web 2.0 avec des systèmes dits de "réseaux sociaux". Des sites comme Revolutionnärer Aufbau  sont leurs principaux moyens d'expression et l'imprimé n'a pas chez eux le statut qu'il avait chez les graphomanes en armes des années 70.
Les Blocs disant s'en prendre aux "vrai maîtres", les entreprises, donnent volontiers la priorité à l'action contre les biens plutôt que contre les personnes. Ainsi, ce communiqué de l'Anti Statik Black Bloc : "Dans un système fondé sur la recherche du profit, notre action est la plus efficace quand nous nous attaquons au porte-monnaie des oppresseurs. La dégradation de la propriété, comme moyen stratégique d'action directe, est une méthode efficace pour remplir cet objectif. Ce n'est pas juste une théorie... c'est un fait."
Spontanéisme, égalitarisme, recomposition perpétuelle, refus des méthodes et médiations traditionnelles, référence à l'action directe et à l'exemple, désobéissance civile, violence contre la propriété, ... , la pratique des BB se comprend en termes tactiques, plus difficilement en termes d'objectifs politiques, sauf à prendre l'affirmation de vagues convictions "anti" (anti-fascistes, anti-capitalistes et anti-répression) pour un programme. Dans la pratique, hors un manifeste douteux,  leurs références idéologiques sont plutôt Matrix ou  Fight Club que les Manuscrits de 1843.

Sont-ils ultra-violents ? En tout cas bien moins que n'importe quel groupuscule dur des années 70 (sans même parler du temps où "camarade P38" parlait dans les manifestations italiennes). Et si l'on a parlé de guérilla urbaine à propos de leurs actions, il faudrait comparer au sens que signifie le mot émeute à Karachi ou Urumchi. De fait, les manifestants à capuche noire se spécialisent dans la destruction de vitrines de luxe, ou symbolisant la mondialisation (ce qu'ils qualifient d'actions symboliques), même s'ils s'affrontent aussi à la police (voire à d'autres manifestants). Parallèlement à des grandes manifestations altermondialistes ou anti-autoritaires, une minorité vêtue de noir a longtemps cherché l'accrochage et/ou tenté de créer des sortes de "zones d'autonomie temporaire", une idée vaguement inspirée des livres d'Hakim Bey. Nous ne disons cela ni pour atténuer leur responsabilité morale ou pénale, ni pour fantasmer sur le temps où les manifs étaient autrement plus viriles..., simplement pour distinguer une violence collective de rue plus ou moins improvisée et dépendant des circonstances d'une violence pré-terroriste ciblée, clandestine, planifiée (attentat contre un bâtiment, commando contre un individu ou un groupe choisis pour ce qu'ils représentent et frappés "à froid") ou de la décision de rentrer dans l'illégalité pour s'armer, se faire un trésor de guerre, se doter de caches et de faux papiers. Rien n'indique que l'on ne passera pas de ceci à cela, mais rien ne prouve que cela soit obligatoire. Le terrorisme n'est pas un degré de la violence politique, c'est un saut stratégique et symbolique.

Sont-ils ultra-organisés ? Même si cela semble un paradoxe pour des groupes ennemis de toute hiérarchie, planification ou discipline, ils sont capables d'un certain nombre de "performances stratégiques" : ne pas être trop infiltrés par la police (pas en apparence ou pas encore), se rassembler à plusieurs dizaines en un lieu en gardant ses communications (Sms, Twittter, mails, peu importe...) discrètes, placer le bon matériel au bon endroit, rester coordonnés, abandonner les objets compromettants au bon moment, s'éclipser en laissant les lampistes se faire arrêter. Ce sont des performances non négligables, ce ne sont pas des exploits qui en feraient des super-commandos. Cette technique a un nom : l'essaimage (ou swarming chez les stratèges anglo-saxons).

L’essaimage (swarming en anglais) c’est, dans le jargon des stratèges, la capacité de réunir pour attaquer un point sensible du dispositif adverse des unités dispersées géographiquement qui convergent uniquement le temps de l'action. Arquilla et Ronfeldt (2), deux pontes de la « netwar », la guerre en réseaux, définissent ainsi l’essaimage : « Sous une apparence désordonnée, mais en réalité structurée, c’est un moyen stratégique de frapper depuis toutes les directions un ou des points, par l’action durable de forces et feux à courte distance, aussi bien que de positions éloignées. Cette notion de « forces et feux « peut être entendue littéralement dans le cas d’opération militaire ou de police, mais aussi métaphoriquement dans le cas d’ONG activistes qui peuvent bloquer le centre d’une ville ou lancer une rafale de courriels et de fax ». C'est une technique que Toni Negri (grand lecteur des publications stratégiques US) recommande aux activistes altermondialistes dans Multitudes.


Sont-ils ultra-anarchistes ou ultra-autonomes ? Anarchistes, oui si l'on entend par là très généralement le refus absolu de l'autorité et la volonté de détruire l'État pour instaurer une liberté totale. Autonomes, oui si l'on veut dire qu'il s'agit de créer des collectifs très peu structurés, de combattre le système en refusant toute forme de médiation organisationnelle (dont la pire : le parti de type léniniste ou le syndicat) et d'affirmer ne liberté concrète sans attendre le jour d'une mythique révolution. Mais si l'on veut creuser un peu plus loin, on aura du mal à situer la pensée du Black Bloc moyen par rapport à l'anarchisme proudhonien, à l'autonomie "opéraïste" ou à tout autre courant doctrinal.

À moins que...

C'est ici qu'intervient un opuscule sans nom d'éditeur intitulé L'appel, présenté par le Nouvel Observateur
comme la "bible des casseurs" après les événements de Strasbourg. Le texte (d'ailleurs disponible sur Internet) est, en effet d'une tout autre tonalité que le tract habituel :

"Notre stratégie est donc la suivante : établir dès maintenant un ensemble de foyers de désertion, de pôles de sécession, de points de ralliement. Pour les fugueurs. Pour ceux qui partent. Un ensemble de lieux où se soustraire à l’empire d’une civilisation qui va au gouffre. Il s’agit de se donner les moyens, de trouver l’échelle où peuvent se résoudre l’ensemble des questions qui, posées à chacun séparément, acculent à la dépression. Comment se défaire des dépendances qui nous affaiblissent ? Comment s’organiser pour ne plus travailler ? Comment s’établir hors de la toxicité des métropoles sans pour autant " partir à la campagne " ? Comment arrêter les centrales nucléaires ? Comment faire pour n’être pas forcé d’avoir recours au broyage psychiatrique lorsqu’un ami en vient à la folie, aux remèdes grossiers de la médecine mécaniste lorsqu’il tombe malade ? Comment vivre ensemble sans s’écraser mutuellement ? Comment accueillir la mort d’un camarade ? Comment ruiner l’empire ?

Nous connaissons notre faiblesse : nous sommes nés et nous avons grandi dans des sociétés pacifiées, comme dissoutes. Nous n’avons pas eu l’occasion d’acquérir cette consistance que donnent les moments d’intense confrontation collective. Ni les savoirs qui leur sont liés. Nous avons une éducation politique à mûrir ensemble. Une éducation théorique et pratique.

Pour cela, nous avons besoin de lieux. De lieux où s’organiser, où partager et développer les techniques requises. Où s’exercer au maniement de tout ce qui pourra se révéler nécessaire. Où coopérer. "


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