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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
A quoi rêvent les jihadistes ?
Comprendre l'efficacité de leur propagande ?

Les études sur le jihadisme et la radicalisation se succèdent. Certaines sont assez prévisibles comme celle du député Pietrasanta, typique de la tendance à individualiser ou à "psycho/sociologiser" le jihadisme. Notamment autour de l'argument " La question religieuse est en réalité peu présente dans la radicalisation" : il ne s'agirait pas d'une "véritable" conversion, mais d'un alibi pour une rage, une frustration. Frustration suscitée elle-même par le rejet social dont souffrent les futurs mouhadjidienes. La superficialité de leurs connaissances théologiques prouverait que les candidats sont davantage motivés par une quête identitaire ou par de troubles personnels. Comme si c'était inconciliable et comme s'il existait de la croyance provoquée par un message et qui serait détachée de toute histoire individuelle. Comme s'il y avait un domaine de la religion ou de l'idéologie "pure" relevant de la pensée et où n'agissent que des idées face à un domaine de l'illusion où les sujets sont agis par des déterminants matériels qui rencontrent des idéalités.
Le problème de ce genre d'explications est que, partant d'un postulat connu depuis quelques siècles (nos engagements ne sont que le masque de nos passions), elle n'explique rien de la forme spécifique que prend ledit engagement. A ce compte, le tueur de Charlotteville n'a rien à voir avec le racisme (un frustré qui n'avait jamais étudié l'anthropologie) et le conflit ukrainien rien à voir avec le nationalisme. C'est confondre les motivations d'un individu qui, ô surprise, sont effectivement individuelles, avec la forme communautaire que se donne une force historique. Le jihadisme est bien religieux en ceci qu'il relie. La force de la norme, la nature du projet historique qu'il porte ne se réduisent pas à une dimension d'errance psychologique rencontrant un discours sectaire.
Pour notre part, nous aurions tendance à croire que les politiques de déradicalisation (prônées notamment par le rapport, mais aussi de plus en plus répandues en Europe) sont d'autant plus efficaces qu'à côté du soutien qu'elles promettent aux sujets ainsi traités (accompagnement, individualisation, analyse, etc) ou de l'action de réinsertion, par ailleurs fort louable, elles font intervenir des figures d'autorité religieuse (idéalement combinées à des témoignages de repentis) qui font appel à l'interdit. Donc pas seulement des figures maternantes et compréhensives.

Le rapport contient aussi quelques propositions qui font sourire ou frémir comme celle-ci "
Nous devons davantage éduquer notre jeunesse à Internet et notamment sur les dérives et les risques. Nous proposons la création d’un passeport Internet obligatoire pour les collégiens. Au même titre que la sécurité routière, il faut que ce passeport internet soit une obligation pour tous les élèves." Nous souhaitons bon courage aux professeurs qui vont avoir à mettre en œuvre cette idée.

La plupart des travaux sur la question tournent, on le voit, autour des mêmes solutions de prévention, de déconstruction et de "contre-discours", mais il leur manque d'aborder avec franchise la question de l'attractivité jihadiste. Nous avions signalé les avancées en ce sens d'un autre rapport d'un autre député socialiste, Malik Bouteh, bien plus audacieux dans sa façon d'aborder la terrible positivité du modèle islamiste.

Un autre texte vient de sortir, produit par la fondation Qilliam, "The Virtual ‘Caliphate’: Understanding Islamic State’s Propaganda Strategy" qui a le grand mérite d'envisager la part troublante du désir de jihad et de rendre justice à sa dimension promesse utopique.
Retenons en quelques idées simples :
Nous sommes fascinés par l'exhibition d'horreur et l'humiliation symbolique à laquelle vise la propagande jihadiste : exécutions et défis sanguinaires adressés à l'Occident. Mais ceci ne doit pas occulter que les volontaires du jihad se précipitent en Irak et Syrie et qu'ils espèrent y trouver une nouvelle vie qui ne soit pas celle du vide individualiste postmoderne.
Devenir jihadiste, c'est d'abord devenir, donc à la fois changer sa propre vie et adhérer à un projet planétaire utopique : le califat sur la terre de Cham maintenant, son extension universelle ensuite. L'auteur de l'étude, Charlie Winter, a donc raison de rappeler quels thèmes développe du discours jihadiste, au-delà de la pure mise en scène du châtiment promis au mécréant : la rédemption, la souffrance des victimes musulmanes, le sentiment d'appartenance à une communauté persécutée mais rassurante, la guerre finale entre les oppresseurs et les opprimés et enfin et surtout, l'utopie : la promesse d'une vie sainte dans un Etat parfait, conforme aux commandements de dieux et au désir des hommes justes. A porter aussi au crédit de l'auteur (dont on notera au passage qu'elle se réclame des travaux sur la propagande de Jacques Ellul des années 50) est de rappeler que pour endoctriner il faut des médias, mais aussi des médiations, ou plutôt des intermédiaires, frères, prédicateurs, héros exemplaires, etc. qui s'interposent entre l'individu et la nouvelle communauté de croyants et le guident pour lui faciliter ce passage à une autre dimension de l'existence.


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