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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Tuerie du musée juif de Bruxelles
Demain, un, deux, dix Merah ?

Mehdi Nemmouche présumé auteur de la tuerie de Bruxelles aurait un profil de "loup solitaire" bien conforme au manuel : parcours chaotique, délinquance, radicalisation en prison, jihad en Syrie, retour en France, passage à l'acte au musée juif de Bruxelles seul ou avec un tout petit noyau de complices (le solitaire absolu étant quand même un cas rare)...
Après l'exemple de Merah et l'arrestation de quelques petits groupes jihadistes, et vu des chiffres effarants qui circulent sur les jeunes Français allant combattre en Syrie, l'idée commence à se répandre : deux, trois, dix Merah demain ?

Cette affaire va sans doute remettre sous les feux de l'actualité le projet gouvernemental sensé freiner le départ des jeunes Français vers la Syrie pour pratiquer une sorte de tourisme / terrorisme. De jeunes qui n'ont ni le profil qui correspondrait aux stéréotypes (de nombreux convertis, souvent issus de familles athées...), ni surtout celui qui les ferait facilement repérer.
Les mesures proposées (au fait où en est le projet de loi ?) obéissent à une logique simple : les profiler pour les dissuader, les empêcher de franchir les frontières, et les intercepter sur Internet. Surtout les dissuader.
Ce qui part d'un postulat : si jeunes gens "normaux" abandonnent leur famille pour courir au devant de la mort, c'est qu'ils subissent de mauvaises influences via Internet, éventuellement à l'âge des crises existentielles, et qu'il faut leur réinsuffler de vraies "valeurs" pour les faire renoncer à leurs sanglants projets. C'est ce qui se pratique dans d'autres pays depuis quelques années au titre de la lutte contre la radicalisation. Au mieux, on espère faire prendre conscience aux jeunes de leur folie, au pire les stopper avent la frontière pour les ramener à papa et maman qui les auront signalés sur un numéro vert.
Le plan gouvernemental comprend des mesures destinées à empêcher le déplacement physique des apprentis jihadistes. On a évoqué : le rétablissement de l'autorisation préalable de sortie du territoire pour les mineurs, l'inscription de candidats jihadistes sur la liste des personnes recherchées, la possibilité d'interdire de quitter la France aux majeurs soupçonnés de terrorisme.. Tout cela risque de poser des problèmes pratiques dans une Europe qui se veut sans frontières. Par ailleurs, les volontaires semblent se rendre surtout en voiture et en bus à la frontière turque où, en tant que Européens, ils n'ont pas à présenter de visa. On peut aussi imaginer que des avocats feront leur miel de mesures qui empêchent la libre circulation de citoyens européens sur la base de "fortes intuitions". il n'y a d'autre commencement d'exécution que de vouloir -diront ils- contempler la mosquée bleue d'Istanbul.

Enfin et surtout il est permis d'être sceptique sur l'aspect préventif de cette politique. Croit-on sérieusement qu'une sorte d'assistante sociale prêchant les vertus du pacte républicain et armée de sa seule dialectique va convaincre ces jeunes qu'il est plus exaltant de tourner son énergie ver la quête d'un CDI, du développement durable et de la construction d'une Europe vraiment sociale ? C'est la logique anglo-saxonne du "countering the narrative" (entrer en compétition avec les mauvais maîtres ou les mauvaises influences en racontant son "histoire" démocratique). C'est partir de l'idée que les apprentis jihadistes pourraient être dissuadés par une contre-message argumenté, qu'ils pèchent par ignorance et qu'il est possible, en les exposant à la force lumineuse de la vérité et en les insérant dans des structures éducatives et sociales, de les normaliser. Nous souhaitons bonne chance aux tenants de cette méthode.
Le contrôle des réseaux sociaux pour repérer les jihadistes, renforcera la tendance à la surveillance (se réclamant souvent de la lutte contre les "discours de haine"), une tendance que nous avons souvent évoquée et qui s'exprime, par exemple dans le nouvel article 20 de loi de programmation militaire qui donne de nouveaux pouvoirs d'interception et de fouille numérique aux autorités. Ceux qui se sentiront fliqués et stigmatisés parce que musulmans vont-ils vraiment être de si bons clients pour la prévention ?

En revanche, si l'on revient sur le cas Nemmouche, dont on a bien compris qu'il n'est pas un perdreau de l'année, il faut reconnaître que le temps de "survie" avant arrestation des terroristes passés à l'acte est assez bref.
Sauf à croire qu'il a été pris durant un contrôle de routine par un douanier alzheimerien qui ne se souvenait plus des accords de Schengen, il faut comprendre que Nemmouche avait une fiche à la DGSI (ex DCRI), qu'il était surveillé mais pas arrêté (ce qui est normal en démocratie tant que vous n'êtes pas passé à l'acte), voire qu'il a été balancé par un indicateur.

En somme les méthodes policières "classiques" (comme dans l'affaire Dekhar, le tireur de BFM et Libération, plus "gauchiste" que jihadiste, lui) donnent des résultats. Comme dans le cas Merah, il peut s'ajouter un temps de retard dramatique avant de comprendre que celui que l'on croit bien tenir en main a totalement basculé. De façon générale, ainsi que l'ont prouvé l'histoire des groupes terroristes dans notre pays et quelques statistiques internationales, l'action répressive "à l'ancienne", avec fiches, témoignages, suivi des suspects, surveillance humaine, etc. est plutôt efficace même si elle n'est pas immédiate.
La répression fonctionne relativement, la prévention/repérage sans doute guère : cette conclusion toute provisoire n'est pas d'un optimisme extrême, mais elle mérite d'être examinée au moins à titre provisoire.

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