Radicalisation

Étymologiquement, la radicalité est le retour aux racines d’une foi, la fidélité à un dogme. En ce sens, un salafiste, qui se veut par définiion littéraliste et fondamentaliste, ne devrait pas se sentir offensé par le mot. En France, être radical fut longtemps tout sauf une injure : et le bon vieux parti radical ne fait pas très peur. Mais le problème est le suffixe : « ation » : il suppose une action subie, une cause extérieure. Les médias parlent de plus en plus de radicalisation du débat d’idées. Il dévierait trop à droite ou à gauche; il serait tenté par l’extrémisme. Ou ses protagonistes ne repecteraient pas les règles de la confrontation démocratique : discours de haine, complotisme et compagnie. On parle aussi de radicalisation du mouvement social quand il se durcit. Un momnet, il fut question de gilets jaunes radicalisés, tels ceux qui imiteraient les black blocs dans les manifestations. Et, bien sûr, la radicalisation des individus (passant à la violence politique) est souvent présentée comme une explication, un peu psychiatrique, un peu sociologique, d’un comportement par essence pathologique.

Tout ceci suggère une sorte de déviation. Quelqu’un d’initialement « normal » ou professant des idées acceptables – ayant le statut d’opinions légitimes – pourrait donc se radicaliser. À la fois dériver idéologiquement et accepter des moyens immoraux de faire triompher ses croyances : la violence. La solution serait d’ailleurs, pour certains, de le déradicaliser. Cette phraséologie entretient trois ambiguïtés :

• La distance entre une idée et un acte. Entre mauvaises pensée et actions violentes, contamination et brutalisation. Selon F. Khosrokavar auteur de Radicalisation ce serait le « processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi…». Ce serait donc l’idée ou l’interprétation, qui pousse à l’acte ou le moyen auquel on recourt pour la réaliser. D’où on déduit souvent que le sujet est sous influence. Corollaire : le processus pousse-au-crime pourrait se détecter voire se corriger. L’idéologie est assimilée à quelque chose qui s’attrape (ou qui vous attrape) ; elle change vos codes pour faire obéir et haïr. Le mystère de la violence est ainsi renvoyé à l’énigme de la croyance – du moins lorsqu’elle est contraire à nos valeurs – .

• La frontière entre une croyance et une volonté. Les jihadistes sont hyperdogmatiques et, même si nous ne cessons de leur répéter que « ce n’est pas le vrai islam », ils ne font rien qu’ils ne justifient par une sourate ou un hadith. Le principe de soumission au commandement divin – qui les conduit à refuser toute démocratie, Dieu devant commander et non le peuple – suppose de combattre tout ce qui s’oppose au triomphe de l’Oumma. Donc l’obligation de la lutte. L’horrible cohérence du raisonnement rend douteuse la comparaison avec les gens qui tombent dans la drogue, l’alcoolisme ou la délinquance.

• La tension entre une passion et un dogme. On a beaucoup débattu (Roy vs Keppel) si un désir de radicalité cherchait prétexte ou direction dans le jihadisme ou l’inverse. Ou bien une force, – éventuellement liée à des facteurs économiques, sociologiques ou culturels -, comme un désir de mort, trouve à se décharger dans l’engagement islamiste (mais pourquoi sous cette forme-là ?). Ou bien une idéologie éveille les pulsions agressives (mais d’où lui vient une pareille efficacité rhétorique ?). Tout au long de l’Histoire les idées qui voulaient changer le monde ont rencontré des colères qui mobilisaient des gens. Entre les deux, des communautés, des groupes organisés, des outils pour convaincre et rassembler.

La notion de radicalisation réduit les rapports entre violence, révolte, soumission et idéologie à une dérive psychologique, crise ou anomalie sociale. Comme une maladie dont on pourrait guérir. Oubliant que, suivant ce critère, une grande partie de l’histoire de l’humanité, avec ses croyances et ses affrontements a été placée sous le signe de la radiclalité.

Article précédentGuerre civile
Article suivantZemmourisation

En lien avec cet article