Guerre civile

Il suffit que Zemmour déclare « je pense que la guerre civile est déjà là », pour qu’une tribune dans le Monde réplique « Le risque de guerre civile, Eric Zemmour n’y répond pas, il le crée ». Il y a quelques mois une pétition de généraux évoquait le risque de guerre civile, les auteurs se voyaient aussitôt accusés de sédition et, en somme, de souhaiter ce qu’ils dénonçaient. Pendant les manifestations des Gilets jaunes, le thème avait aussi nourri phantasmes et accusations. La guerre civile obsède. Les uns envisagent la fracture de nos sociétés (bavures, émeutes de banlieue dégénérant en affrontement national, sous l’éventuelle influence d’islamistes ou de terroristes..) , les autres des activistes armés planifiant quelque gigantesque provocation visant à prendre le pouvoir. Il est possible d’imaginer un enchaînement de violences urbaines gagnant tout le pays ou de sombres conspirations exploitant nos peurs. Bref de grands affrontements, une escalade de la violence et des désordres partout.

Cela en fait-il une guerre civile, guerre où il faut être deux ?

La guerre civile remet en cause le statut du souverain. Les acteurs veulent s’emparer de l’État (ou créer le leur autonome) ; en tout cas arracher à l’institution son monopole de la violence armée et se donner droit de tuer l’adversaire idéologique. Dans la tradition philosophique grecque stasis, la guerre civile est le pire des malheurs, alors que polemos, la guerre entre cités fait partie du cours ordinaire de la vie.

« Je suis la guerre civile, la bonne guerre, celle où l’on sait qui l’on tue et pourquoi l’on tue » : sur ces mots terribles s’ouvre la pièce de Montherlant précisément intitulée La guerre civile. C’est un conflit armé où chacun est obligé de choisir son camp et où tout citoyen détermine de son propre chef, en fonction de solidarités de classe, de religion ou d’origine ethnique…, qui est l’ennemi. Cet ennemi est le voisin ou l’ami d’hier, dont nous sépare brusquement une croyance ou une ambition. Qu’il s’agisse d’imposer sa foi, d’exterminer ceux qui n’ont pas tout à fait le même sang (alors que cela ne gênait personne quelques mois auparavant), de séparer une province ou de s’emparer de l’État au profit des pauvres (à moins que ce ne soit pour le garder aux aristocrates ou aux oligarques), la guerre civile reste la guerre de chacun contre chacun. La peur de l’affrontement fratricide nourrit d’ailleurs toute une partie de la philosophie politique occidentale, à commencer par Hobbes

Pour qu’il y ait guerre civile, il faut, qu’à toutes les tensions qui peuvent opposer des particuliers et à leur exacerbation, s’ajoute un degré d’organisation (constitution de milices p.e.), de violence mortelle avec armes, de permanence dans l’engagement et surtout de motivation idéologique. La guerre (violence armée, durable, collective, visant à un état stable, la paix, mais celle du vainqueur) est, traditionnellement, affaire d’État. Dans les guerres civiles, les partisans, groupes privés, séparatistes ou révolutionnaires imitent la vraie guerre pour imposer leur ordre révolutionnaire ou contrer le péril urgent d’une prise de pouvoir. Surtout ils veulent s’emparer de l’État ou s’en affranchir. Ce qui suppose une conscience proprement politique et une ébauche de vision historique.

Il nous semble que nous en sommes loin. Non pas parce que nous serions une société apaisée, qu’il ne puisse pas y avoir exaspération des conflits sociaux ou durcissement de la violence dans la rue, moins encore parce que les valeurs de la République nous en garantiraient. Mais parce que nous vivons une période post politique où peu de gens croient assez au pouvoir politique pour vouloir s’en emparer au prix du sang.

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