Soft power U.S.

L’inventeur de l’expression (1993) est Joseph S. Nye, sous-secrétaire d’État à la Défense sous Clinton. Son idée était simple : après la chute de l’URSS, les États-Unis prédominaient déjà par la puissance du dollar et de l’US Army, leur PIB et les alliances type OTAN… Nye préconisait alors une stratégie complémentaire : exploiter le pouvoir « doux » de l’Amérique ; dans un monde sans compétiteur majeur, il s’agirait d’amener les autres à « vouloir ce que nous voulons ». Il s’agissait de « faire l’agenda de la politique mondiale et d’attirer les autres ». Attirer ? Nye recommande de jouer au maximum sur le prestige des USA et sur l’attrait de sa culture de masse, sur son mode de vie que tout le monde veut copier, sa technologie, ses réseaux, sur les élites mondiales et leur mentalité. Le soft power résulte d’un mélange d’Hollywood et de Harvard, de Mac Donald et de Microsoft, de blockbusters et de droits de l’homme. En prônant une politique étrangère « multilatérale » (signer des traités et laisser s’exprimer ses alliés), l’Amérique, nation d’exception, manifesterait plus complètement encore sa vocation universelle. Pour le dire autrement : une bonne image, de bons messages, de bons produits, de bons réseaux, de bons alliés, de la bonne volonté, une bonne formation des dirigeants… et tout le monde vous aime. Susciter l’imitation, propager ses codes et ses idées, manifester sa bienveillance, …, la recette a l’air simple et on comprend que le concept ait été adopté partout.

Tous softs ?

Ce discours est typique de la décennie 1990, par sa confiance en l’élargissement (enlargment) du modèle politique, économique et culturel US. Il mêle joyeusement valeurs et richesses, formatage culturel et attitude d’ouverture, prospérité et modernité. Une mentalité plutôt démocrate, les Républicains ayant en leur temps préconisé une « diplomatie publique » contre le bloc soviétique. Cela implique : lutte idéologique par médias interposés, mobilisation de la culture, et de réseaux de jeunes dirigeants. Au fil du temps, à mesure que les démocrates s’engagent contre « l’extrémisme » (jihadisme, nationalisme, populismes), ils réinventent propagande idéologique et guerre psychologique. Du coup, la distinction entre une gauche plus cool et une droite plus offensive quand il s’agit de défendre le modèle américain perd de sa pertinence.

Le soft power tend à assimiler excellence ou séduction à fin de l’hostilité. Ce que démentiront des événements comme le onze septembre et quelques guerres des deux dernières décennies. Du coup, Nye rectifie le tir au fil des années en disant qu’il faut recourir aussi au smart power. Ce pouvoir serait « intelligent » en ce qu’il recourrait à la force, aux sanctions et à la contrainte dans les cas strictement nécessaires. Carotte plus bâton. Obama semble illustrer ce programme. Il fut à la fois un séducteur, avec des millions de fans dans le monde, recevant le prix Noble et adoré par les médias, etc. et restant le président qui fut le plus de guerres et les plus longues dans l’histoire de son pays.

Notion passablement molle et se prêtant à tous les compromis (ou toutes les interprétations), le soft power s’est popularisé dans le monde entier, si bien que l’on parle désormais de soft power chinois, français, canadien. Cela ressemble à une sorte de bonne réputation de la Nation mesurée par des sondages et classements internationaux (où l’on mêle joyeusement attractivité touristique, engagement pour les causes humanitaires voire physique sexy du président pour aboutir à un indice).

Le retour du conflit

L’idée que le soft power est une sorte de panacée ou de saint Graal se heurte à deux évidences.

La première est qu’il n’y a aucun modèle universel. Nous savions déjà que l’on pouvait adorer Nike et les Ray Ban et faire le jihad. Nous avons de plus en plus découvert que l’on pouvait être branché toute la journée sur des jeux vidéos, utiliser l’IA et les objets connectés, être dans le peloton de tête des universités internationales et augmenter son PIB comme personne tout en se réclamant formellement du marxisme-Léninisme. À l’échelle des nations, des milliards d’Indiens ou de Chinois désirent certes acquérir la prospérité américaine (et y parviendront sans doute) mais pas en adopter les mœurs, la culture ou la mentalité. Il se pourrait même qu’ils la méprisent. L’idée que la prédominance culturelle et idéologique US, soutenue par des images et par un corpus – codes et convictions- , aille dans le sens de l’Histoire (une sorte de détermination en dernière instance par la croissance et la technologie) est carrément naïve. Le monde est multipolaire dans les têtes aussi.

La seconde est que soft power est fragile. Né de l’image, il s’incarne souvent en un homme ou se perd avec un homme. Trump par sa brutalité affichée et l’égoïsme national assumé a certainement fait beaucoup contre ce fameux soft power américain. Trump le vociférant évoquait tout sauf la sympathie ou la séduction. Certains commençaient à rêver à une sorte de restauration ; Trump parti, un gentil Biden reviendrait au service d’un monde réconcilié. Un peu plus cools, plus inclusifs, plus écolos, plus démocrates, en somme, les Américains regagneraient leur influence.

Or, outre la réticence mondiale à adopter les « valeurs occidentales », la population américaine (comme d’autres en Europe à divers degrés) est incroyablement fracturée entre les « everywhere » urbains diplômés imprégnés partisans de la mondialisation ouverte et leurs alliés d’une part, et les « somewhere » périphériques sans grand avenir et inquiets pour leur sécurité et leur identité. Bloc élitaire et bloc populaire pour simplifier. Guerre culturelle ou des valeurs, pour ceux qui préfèrent. Les gens d’en bas adhèrent de moins en moins à l’hégémonie culturelle de ceux d’en haut. La lutte des classes s’intensifie et se traduit par la fracture des mentalités qu’il s’agisse des questions culturelles ou régaliennes, sociétales ou sociales. Un soft power qui ne s’impose pas à sa propre population et s’identifie aux mentalités des couches supérieures perd en influence externe ce qui lui manque en cohésion interne. On peut, d’ailleurs, transposer certaines de ces hypothèses en France.

Le pouvoir doux cher aux élites reste un pouvoir. Donc susceptible de rencontrer des résistances d’affronter d’autres pouvoirs.

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