Autorité

Avec sa petite sœur la sécurité et son cousin l’identité, l’autorité revient dans le discours d’une droite qui se veut décomplexée. Une autorité qui serait à rétablir à rebours de Mai 68 et de son «il est interdit d’interdire ». Le thème prospère : face à un mouvement qui aurait échoué politiquement, mais gagné culturellement en formatant des générations, il s’agirait de recréer des rapports de confiance et dépendance, un monde moins individualiste et plus communautaire, bref de revenir à des rapports plus « naturels » dans toute société qui perdure.

Pourtant, l’expérience historique ne montre pas, statistiquement, que les régimes de gauche peinent plus à se faire obéir que les autres, ni hésitent tous à en prendre les moyens. Ni qu’il y ait une raison doctrinale pour la quelle les partisans de l’égalité répugnent à l’autorité, ne serait-ce d’ailleurs que pour assurer de fait ladite égalité là où la Nature ou le laisser-faire ne la produisent pas spontanément. Les conceptions des Jacobins sur la force de la Loi, ou celles des marxistes sur la nécessité d’exercer une dictature provisoire (mais sensée rendre impossible toute dictature ultérieure) sont assez claires à cet égard. 

L’idée qu’être de gauche consiste à interdire d’interdire, à tolérer toutes les spontanéités et toutes les protestations ou à rechercher systématiquement la gouvernance, le consensus et le débat, cette-idée n’avait guère frappé les grands ancêtres.

Dans le discours conservateur, le recours à l’idée d’autorité renvoie en réalité à plusieurs notions.

– L’autorité serait d’abord à « restaurer ». Il y aurait une parenthèse historique (soixantehuitarde, permissive, laxiste, sinistrogyre) à fermer. Surtout chez les élites. Cela supposerait de rétablir des hiérarchies – forces de l’ordre, enseignants, parents, etc. – qui ne parviennent plus à se faire respecter. Éventuellement de les décomplexer face à l’idée de punir ou de contraindre. Dans tous les cas de réaffirmer des principes dont n’avaient pu nous écarter que des comportements individualiste ou des utopies progressistes. Bref, réparer une anomalie en grande partie symbolique : celle d’une culture de l’insoumission, de la critique et de l’affirmation de soi datant de quelques décennies. Ou sous sa forme atténuée, le culte de la gouvernance, de la négociation et de la recherche de solutions « techniques » à des demandes.

– Il y aurait une demande populaire d’autorité liée à l’insécurité. Elle chercherait, là encore tout naturellement, à retrouver la protection que garantit – sans carotte ni bâton – une autorité largement intériorisée. Elle tendrait à accepter une hiérarchie qui n’aurait besoin ni de beaucoup de coercition, ni d’énormément de communication et influence, ni de perpétuelles négociations pour s’imposer. Pourvu qu’elle soit au service du bien commun et qu’elle émane de ceux qui en sont dignes, qui s’inscrivent dans une continuité. Bref légitime et/car efficace. Chez les plus raffinés, on remonte à une distinction soulignée par Hanah Arendt : l’auctoritas chère aux Romains (une approbation par la plus ancienne institution, le Sénat, entérinant la justesse des lois, dans une logique de transmission depuis les origines) opposée à la simple potestas (capacité matérielle de contraindre les citoyens). Une nostalgie qui renvoie aux notions mêmes de peuple et d’État et qui s’inscrit dans une perspective de retour à la normale.

Ce discours sur le retour nécessaire (retour sur des idées et des concessions) a peut-être deux points aveugles : le rôle de la technologie numérique et la place de l’influence dans nos sociétés. À suivre dans de prochains articles.

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