Front culturel

Le front culturel ne connaît aucune trêve. Le conflit y est, certes, de basse intensité : nul n’en meurt et il ne mobilise guère les foules. Mais il ne se passe pas de jour sans une petite offensive. Un jour Lambert Wilson est expulsé de Greenpeace pour avoir vaguement soutenu Polanski. La veille, Blanche Gardin, qui fait une série télévisée où elle parodie la nouvelle branchitude, est dénoncée comme réac. Les jours précédents, un professeur de Science Po Grenoble a été suspendu pour avoir protesté dans la presse contre son lynchage par des étudiants intersectionnels. Tantôt c’est une institution, les vœux ou sapin de Noël, le foie gras ou la dinde qui sont dénoncés au nom de l’inclusion ou de la souffrance des minorités… Même si ces thèmes ne passionnent pas les masses, qui ignorent souvent de quoi il s’agit quand on parle d’écoféminisme ou de cancel culture, ils reviennent sporadiquement dans des émissions de culture dite populaire (comme TPMP ou le Quotidien) et font l’objet de livres ou prises de position d’intellectuels.

C’est aussi un conflit asymétrique. Il y a un camp à l’offensive. Que l’on parle de déconstructivisme, de wokisme, d’intersectionnalité, le schéma est toujours le même : une position, une déclaration, une institution est dénoncée et pour la souffrance qu’elle ferait subir à une minorité et pour les rapports de pouvoir (homme/femme, blanc/noir, cisgenre/lgbt…) qu’elles traduirait. Le tout sur fond d’un antifascisme qui devine la zemmourisation des esprits dans toute protestation là-contre. L’effacement progressif des attitudes autrefois admises ou du passé comme violence et inégalité – langue, cérémonies, mœurs, opinions établies, statuts…- ne se place pas sur le plan politique au sens classique (deux visions au moins du Bien Commun qui s’affrontent). Elle est morale et quasiment judiciaire : la réparation de crimes, la défense de victimes contre des oppressions, quand bien même les coupables n’en seraient pas conscients. C’est une considérable différence avec le progressisme tel que nous l’avons connu, notamment sous sa forme marxiste ou assimilée, et qui supposait la perspective d’une libération générale ou d’une désaliénation où tendait le mouvement de l’Histoire. Si, dans cette logique, tout converge, croissance des forces productives ou la conscience de l’Humanité, pour un accomplissement final, dans le néo-progressisme identitaire, il s’agit de réparer les horreurs du passé, culminant dans l’abomination qu’est le viol de la Nature par l’homme : tout ce qui est culturel – jusqu’à ce jour – est mauvais et doit être corrigé. Les mœurs, les valeurs héritées, le processus de production, les croyances partagées, les valeurs reconnues, tout doit être révisé à l’aune de la souffrance des minorités et de la lucidité des correcteurs. Sans causes matérielles, et moins encore naturelles (puisque tout est « construit »), la nouvelle culture entend s’imposer par l’impératif moral. Et la multiplication des causes que ne dissipera jamais une synthèse libératrice ou une révolution finale, on se place dans la pure imprécation/répression.
L’autre dimension de cette guerre idéologico-culturelle est qu’il y a, surtout en France, nous semble-t-il, une défense qui se développe. Guère de semaine sur C News, ou de semaine dans Marianne, où un commentateur ne s’élève contre la censure et la haine du passé. Du coup, la dénonciation de l’idéologie dominante, de la bien-pensance et de l’interdit nourrit considérablement le discours droite. Du simple agacement « républicain » aux annonces de disparition de notre identité française et occidentale.
Curieux paradoxe de la campagne qui s’ouvre : jamais la politique n’a paru aussi limitée dans sa capacité de changer le réel, jamais nous ne l’avons investie symboliquement.

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