Gauche à conserver

Redéfinir périodiquement les critères droite et gauche, la pertinence du clivage, est un exercice classique dont il existe des anthologies commençant toutes à la fameuse séparation de l’Assemblée en 1793. Ainsi les textes remarquables de Marcel Gauchet (« La droite et la gauche Histoire et destin ») étalés sur presque trente ans. De présidentielle en présidentielle, il faut recommencer au nom d’un dépassement supposé des catégories (par le « et de droite et de gauche » versus le « mondialistes contre patriotes » en 2017, par exemple).

Parmi les notions que l’on associe à la gauche – égalité plutôt qu’autorité, foi dans le progrès et dans la bonté de l’homme, méfiance à l’égard de l’argent et ambition de contrôler l’économie, droits nouveaux, appel au changement, justice sociale – la plupart restent, certes, évoqués régulièrement. Mais après cet héritage assumé, les points de divergence crèvent les yeux ; ainsi sur la souveraineté, la forme de l’État, l’universalisme, la complaisance pour les revendications « sociétales » ou le wokisme venu des USA, etc. En témoigne le fait que les candidatures se réclamant de la gauche (sept au moment où nous écrivons, voire huit) couvre un vaste éventail allant du trotskysme, censé instaurer la dictature du prolétariat, à une social-démocratie lib-lib qui serait simplement plus sociale, écolo et humaniste que l’ordre actuel. Mais les idées se rangent aussi sur un axe allant du tout sociétal au tout social et tout étatique. Jusqu’à voir les partisans d’une gauche laïque, universelle et républicaine dénoncer une autre gauche wokiste, déconstructioniste, communautariste. Et vice versa : celle-ci le lui rend bien en ringardisant les partisans de la Nation et de la laïcité dans le même registre qu’ils maudissent les ultra libéraux : comme complices d’une oppression invisible. Bref l’idée d’une fracture intellectuelle dans le camp dit progressiste (mais même les macroniens se disent progressistes) est devenue banale. De même admettre que la gauche a globalement perdu les classes populaires ou qu’elle n’a plus d’idées n’est plus du tout un marqueur de droite.

Difficile parfois de ne pas soupçonner que le critère de la gauche est de se proclamer de gauche, de se sentir « divine » pour reprendre un titre de Baudrillard des années 80, c’est-à-dire comme par essence : quoi qu’elle fasse ou touche est sanctifié par les valeurs fondamentales qui l’inspirent Ainsi il suffirait d’annoncer qu’elle va se saisir du pouvoir d’achat ou des hôpitaux pour espérer que les couches populaires, pour le moment largement lepénisées, reviendraient vers leur habitat naturel. Ou en encore il faudrait un juste équilibre de service public, de croissance verte, de souci des minorités et d’Europe sociale et souveraine pour que s’unisse ou revienne un mythique peuple de gauche : il aurait passé les cinq dernière années à attendre les réponses à ses « vrais » problèmes

Entre le débat sur la panne d’idées à gauche assumé en son sein, ou le déchirement sur les valeurs (universalistes contre identitaristes), la sortie ne se fera pas par le haut, par la production d’une synthèse idéologique (et ne parlons pas d’accord programmatique). Au mieux, il faut se rabattre sur les appels au symbolique.Un candidat à la primaire de la gauche (ouverte. à qui, grands dieux) pour faire émerger une icône de synthèse

On se définit aussi par son adversaire principal, et de ce point de vue, le critère de la gauche se trouvera sans doute dans l’intensité de l’indignation ou de dénonciation du péril d’extrême droite : zemmourisation des esprits, perte de l’hégémonie culturelle, durcissement de la droite, retour des années sombres, les falsifications de l’Histoire, etc. Donc des phénomènes idéologiques dont la pensée progressiste peine à expliquer la genèse autrement que par une perversité foncière des coupables (à rebours de toute explication marxiste classique). La polarisation autour du degré de « zemmourisme » (populisme, déclinisme, réaction, incitation à la haine, division des Français…), fait du polémiste – et de sa stratégie de libération de la parole et de viol de tous les tabous – le critère par rapport auquel chacun se situera. Le paradoxe est que, dans le camp d’en face, tout semble aussi polarisé par le pessimisme « de survie » zemmourien, comme, il y a quelques décennies, à gauche, chacun se plaçait sur une échelle de proximité ou d’éloignement par rapport au référent du communisme pur et dur. Réactionnaires de droite (retour au monde d’avant) versus conservatisme de gauche (ne laissons pas détruire nos valeurs) ?

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