Règles du conflit

La campagne présidentielle s’annonce hors normes. Pas seulement du fait des rapports de force inédits – droites/gauches ou mondialistes/nationalistes ou radicaux/modérés – qu’elle révèle…, ni sous l’effet de perturbations que personne n’attendait (Zemmour bousculant les tabous et exacerbant les tensions), ni même par l’incertitude qui monte sur le deuxième tour après des mois où la messe semblait dite. Elle l’est aussi à mesure des thèmes obsessionnels qui envahissent l’espace public (du durcissement de la droite au wokisme ou de l’identité française menacée à l’effondrement systémique) et qui révèlent des fractures idéologiques.

La parole politique est destinée à produire de la croyance ; elle combine une rhétorique (des messages pour convaincre, émouvoir, imposer…) et une balistique (des organisations et des moyens de faire parvenir ces messages à notre cerveau). Mais faire-croire quoi ? Les politiques répondront « un bon programme apportant les solutions après un diagnostic ». Or il s’agit de bien davantage..
Il s’agit de faire croire que : certains faits (le chômage, l’insécurité, l’immigration, l’islamisme, la violence progressent ou pas) ou certaines conséquences (les énergies alternatives décarboneront et créeront des emplois ou pas).

Il s’agit de croire en. En des valeurs, en des références, en des autorités, en des symboles, en des principes et institutions, bref en tout ce qui rend honorables ou souhaitables certains choix politiques.

Il s’agit aussi de croire avec et de croire contre. La conviction politique est partagée par un collectif, un Nous qui la légitime au yeux du convaincu : sa classe, sa communauté, les vrais patriotes, le cercle de la raison, les ouverts et les modernes… Mais elle s’oppose aussi à Eux : pas de politique sans adversaire (ce qui ne veut pas dire forcément sans ennemi), adversaire qui croit en des choses invraisemblables ou immorales.

Sur quoi se divise-t-on ? Sur des arguments, sur des valeurs, sur des passions… Certains « fronts » existent depuis toujours et se perpétueront sans doute. Autorité, État Providence, immigration, fiscalité, sécurité, service public, Europe, souveraineté… sont censés être des lignes de partage – généralement droite/gauche – constitutifs de notre vie politique depuis quelques décennies.

Mais d’autres ruptures pourraient se situer sur un autre plan, plus général, plus « meta ». D’abord une lutte pour les critères du réel. Les controverses sur les fake news (et leurs déclinaisons sur la désinformation, le complotisme, la manipulation, l’influence…) et leur impact politique a envahi l’espace public avec les élections de 2016 (Trump, Brexit, etc.). Surtout, la pandémie de Covid-19 fait exploser les controverses relatives à ce que nous devons croire de et sur la science : ce qui fait autorité à propos du virus donc de notre survie et ce que nous devons accepter en échange (contrôle, passe, restrictions des libertés, etc.) nous divisent comme jamais. Le fait que toute affirmation ayant des implications politiques puisse être contredite (notamment par des révélations et théories en ligne) perturbe le principe du débat démocratique, censé porter sur le souhaitable ou le possible et non sur les faits avérés.

L’autre dimension est celle du tabou : des mots et concepts interdits dont l’emploi excluraient du champ démocratique ou de ceux qui dissimuleraient des rapports de force à annuler et déconstruire. La montée en puissance de ce que l’on appellera au choix wokisme, luttes intersectionnelles, cancel culture, etc… – mais aussi la réaction importante en France contre le « déni du réel » ou le « on ne peut plus rien dire ».

Ce sont les conditions même de l’affrontement – s’accorder sur ce qui est réel, accepter au moins les mots communs pour en parler – qui sont remises en cause. En ce sens, ce sont les règles mêmes du jeu qui font débat à un point jusqu’ici inconnu.

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