Société de protection, société du risque

Notre société s’est longtemps placée dans une perspective de protection croissante des individus, de de maîtrise triomphante de la technoscience et de prédictibilité. Or voici qu’il est question d’une culture ou d’une société « du risque », comme si, après la répartition des biens (sociétés industrielles libérales contre sociétés communistes) ou après la répartition de l’information (cela ce fut le bref fantasme de la société dite du savoir), la question cruciale était celle du partage de l’insécurité et du malheur entre les pays, les générations ou les individus. Du triomphalisme (demain un monde meilleur…) à l’idéal du moindre mal : le moins de danger, le moins de discrimination, le moins de contrainte, le moins de perturbation des équilibres naturels ou autres.

Pour une part, cette évolution s’explique par des facteurs objectifs, dont quelques spectaculaires catastrophes « révélatrices » des années 80/90, mais elle reflète aussi une évolution des esprits : aversion au risque, obsession de la figure de la victime, judiciarisation et normalisation des rapports sociaux. Notre perception du risque et de sa réalité est largement déterminée par les médias et l’influence de groupes d’experts ou d’autorités morales, tandis qu’elle révèle un enjeu politique majeur.
Cela soulève trois paradoxes, sensibles notamment à travers les controverses qui entourent la notion de précaution :
– un paradoxe du temps : celui de la décision et de l’urgence s’oppose au temps long, celui de la chaîne des conséquences enchevêtrées. Notre monde de l’éphémère est aussi obsédé par la crainte du futur envisagé comme remords virtuel et catastrophe irréversible
– un paradoxe cognitif : notre exigence de prouver en amont l’innocuité de toute action s’oppose à la complexité du futur, une complexité que la science augmente plus qu’elle ne la diminue.
– un paradoxe éthique : le crainte d’être complice d’un dommage ou d’une violence, fut-ce par ignorance devient une valeur cardinale. Or cet idéal du respect et de l’innocence fait regarder tout aléa comme un scandale, mais en tant qu’il réclame un contrôle accru, il mobilise une puissance technique qu’il dénonce par ailleurs.

On tentera d’analyser ces paradoxes – et d’envisager l’éventuel compromis auquel ils conduisent- dans la perspective d’une histoire croisée des mentalités et des techniques

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