Coronactature

La dictature romaine conférait en cas d’urgence (mais pour six mois) des pouvoirs extraordinaires à un magistrat. Sa mission : sauver la patrie de l’envahisseur, rétablir la concorde parmi les citoyens (révolte de la plèbe, guerre civile…), ou encore préserver la simple existence de chacun (la vie « nue ») en cas de famine ou d’épidémie.

Pendant cette suspension du cours ordinaire des pouvoir et des libertés, le dictateur exerçait un imperium sans limites. S’ajoutait un auspicium plus limité, un certain pouvoir divinatoire. Commander et prédire, en somme.

Loin de nous l’idée de caricaturer la situation actuelle. Nous ne soupçonnons pas le président de vouloir jeter les opposants des Rostres, ni Edouard Philippe de consulter le foie des pangolins avec le comité scientifique qui l’éclaire sur la pandémie. Mais il faut bien admettre que nous sommes en un bizarre état de suspension ou d’entre-deux, et pas seulement psychologiquement ou socialement.

La suspension des libertés, à commencer par celle de circuler est la plus évidente : la façon dont elle est acceptée, plutôt passivement, suggère que le traçage qui suivrait le jour d’après pourrait bien se perpétuer au nom d’un biopouvoir bienveillant. Au bénéfice des GAFAM, de l’IA et des algorithmes prédictifs basés sur les mégadonnées ? Sans imaginer une situation à la chinoise, avec identification permanente et permis citoyen à points, on peut au moins discuter l’hypothèse.

Nous avons aussi largement suspendu notre activité économique et sociale. Nous ne produisons et ne consommons quasiment plus que ce qui est strictement nécessaire à la vie – nourriture, soins, sécurité-. Du seul fait que chacun ralentisse s’isole et s’enracine, toutes choses considérées comme profondément ringardes il y a deux mois, la logique acceptée (progrès, production, ouverture, circulation, flux continus, intensification, consommation, etc. -) est en échec.

Le projet politique des élites pareillement – multilatéralisme, réforme, Europe, approfondissement des droits individuels, ouverture, progressisme dit libéral-libertaire – tout cela est est mis entre parenthèses. On pourrait dire la même chose en géopolitique, tant nous avons le sentiment de vivre un interrègne, en attente d’une prochaine hégémonie chinoise sans doute, américaine, de moins en moins vraisemblable, et certainement pas européenne.

Mais tout ce qui est suspendu finit par retomber et le fameux « jour d’après », le grand atterrissage, quand la pandémie cessera de nous occuper vingt-quatre heures sur vingt quatre, apparaît presque impensable. D’abord, parce qu’il permet à chacun de projeter son « je l’avais bien dit » et son « plus rien ne sera comme avant ». Vous pouvez prophétiser le retour de l’État-Providence, de la souveraineté et des frontières, d’une décroissance vertueuse, ou d’un supplément de gouvernance internationale. Et comme l’équation a tant de déterminants (sans oublier le facteur idéologique évoqué dans la phrase précédente) tous les résultats sont imaginables. Y compris le paradoxe : les pouvoirs existants renforcés, et un monde qui ne change pas tant.

Quand finissait la dictature, l’état d’urgence des Romains, il savaient pouvoir compter sur la Cité, les mœurs des citoyens et l’autorité héritée des fondateurs (auctoritas). La bonne question est sans doute : sur quel héritage et quels rites pourrons nous compter après l’exception ?

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