Pandémie, déni et infodémie

Les informations «alternatives » prolifèrent à propos de COV-19. L’infodémie n’est pas moins contagieuse que la pandémie.

Résultat :

Il circule des rumeurs sur le nombre de victimes, les formes et les conditions de la contagion, le nombre de morts, des anecdotes sur des comportements bizarres… Et, bien sûr, des suggestions de remèdes « que la science officielle nous cache » ; elles tiennent parfois de la tisane miracle. Ou des révélations sur des émeutes, des violences que les autorités nous dissimulent. Sans oublier le plus important : l’origine du virus. Le phénomène n’est pas surprenant – tout au long de l’Histoire les épidémies ou catastrophes ont donné lieu à des révélations « de source sûre » comme à désignation de boucs-émissaires- mais ici les photos ou déclarations truquées, les histoires douteuses en tous genres prolifèrent en ligne et donnent une tout autre dimension. Confinés et affolés, nous sommes souvent de bons récepteurs

L’autorité scientifique est chahutée. Non seulement des sommités comme les professeurs Raoult et Montagnier soutiennent des thèses très hétérodoxes (sur la coloquinte, sur la présence de « bouts » de virus du Sida dans la séquence génétique ARN du Coronavirus), mais chacun voit bien que, sur l’expansion de la contamination, les précautions à prendre, les stratégies de confinement ou autres, etc., il y a tout sauf unanimité. Et les politiques qui prétendent s’appuyer sur l’autorité de la science, mais tiennent des langages contradictoires, n’arrangent rien. Cela ne prouve pas qu’un scientifique sur deux ment ou répand des fake news, mais cela démontre que des interprétations très différentes – virus naturel ou fabriqué, fuité d’un laboratoire ou répandu par des animaux,- peuvent s’affronter et se réclamer de preuves et vérifications dans les règles de l’art.

Le discours politique, notamment en France où l’on soutient successivement que le confinement, les masques, les tests ne servent à rien puis sont indispensables, n’arrange rien. Et qui se heurte à une incroyable méfiance des Français (pour la petite histoire, ils sont à peine 53% à croire que le virus est d’origine naturelle)

Ne parlons pas de ce qui se raconte sur les écrans : l’animateur vedette Cyril Hanouna, grand pourvoyeur de thèses conspirationnistes et scoops aussitôt démentis en fera les frais.

L’affaire à une dimension géopolitique : les « mensonges chinois » quant à la date, la gravité, l’expansion géographique du virus sont de plus en plus ouvertement dénoncés. Plus grave, la thèse d’abord jugée fantaisiste ou conspirationniste selon laquelle Covid-19 aurait été fabriqué dans le fameux laboratoire P4 de Wuhan puis aurait fuité – éventuellement par un chercheur qui aurait été se balader au marché aux animaux – prend consistance. En réponse la Chine mobilise tout son pouvoir de communication notamment sur les réseaux sociaux, afin de dénoncer toutes ces accusations et de présenter des thèses alternatives. Elle pratique ce que l’on appelait pendant la Guerre froide « diplomatie publique » (défendre son image et son idéologie, attaquer celles des autres pays, tenter d’exercer un influence informationnelle et idéologique). Mais les Occidentaux préfèrent parler de désinformation, de guerre « hybride » de l’information ou de sharp power(le soft power des méchants). Le tout dans la perspective préoccupante où, après l’épidémie, Pékin exercerait une hégémonie inédite en exploitant son image de bonne gestion de la crise, sa poussée économique sur les ruines des concurrents. Le tout avec une volonté décomplexée de vanter la prééminence de son modèle.

Tout prend une dimension idéologique : partisans de la mondialisation plus ou moins progressiste et populistes illibéraux – pour faire dans la caricature – ne pensent visiblement pas la même chose à propos du professeur Raoult, de la responsabilité de l’Europe et de la mondialisation ou des mesures qui fonctionnent.

Dans toute sa complexité factuelle, scientifique, culturelle, médiatique, politique, internationale, idéologique… – la crise témoigne que tout le monde ne vit pas dans la même réalité. Certes la responsabilité n’en revient pas uniquement à des fake news, plus ou moins délibérément disséminées (et nous serions d’ailleurs bien incapable de tracer une frontière exacte entre le faux et le possible dans tout ce qui précède). Mais c’est une confirmation que nous souffrons au moins de mésinformation chronique.

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