Au fait, qu’est-ce qu’une crise ?

De la pandémie, tout le monde (y compris l’auteur) s’accorde à dire qu’elle annonce ou révèle des crises : économique, sociale, politique, géopolitique, écologique et idéologique. Et chacun de penser l’après-crise, le jour d’après. Qui pour prédire l’apocalypse. Qui pour claironner la fin du capitalisme néolibéral. Qui pour se féliciter de voir balayer les fumées mondialistes et progressistes. Qui pour prôner plus de gouvernance, de numérique et de solidarité globale.

Tout est en crise, à commencer par la notion même. Ce n’est pas neuf « Le mot « crise » hante notre quotidien. Ce mot bat tous les records depuis la fin des années 1970. Son succès, la généralisation de son usage à tous les domaines, est sans doute l’un des grands événements de ces dernières années. En tout cas, un événement qui n’a rien d’innocent. C’est le signe en traduction simultanée d’une prise de conscience extraordinaire. » écrivait Serge July en Février 1984 dans un supplément de Libération une émission intitulés Vive la crise et qui marqua les esprits : Yves Montand, inspiré par quelques gourous, y plaidait pour une révolution culturelle, par l’entreprise et l’initiative individuelle, pour sortir de la crise par le haut.

Mais au fait, pourquoi ce mot s’impose-t-il ?

Les hommes du Moyen Age qui subissaient les grandes pestes et famines ne songeaient pas qu’ils étaient victimes d’une crise sanitaire, humanitaire ou alimentaire. Le terme apparaît dans notre langue pour désigner une situation militaire et/ou politique très préoccupante, menaçante et qui exige des mesures énergiques. Tandis que Montesquieu emploie le terme pour de grands cycles historiques pouvant entraîner la chute d’une civilisation (Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence).  

Donc, très longtemps le terme a été réservé à des événements graves : ainsi des tensions internationales pouvant déboucher sur une guerre (crise des Balkans, crise des missiles de Cuba). Ou encore, pour désigner un changement majeur touchant une des grandes dimensions de la vie sociale, voire ayant une dimension spirituelle : crise de civilisation, crise morale,  crise de la culture (titre d’un ouvrage de Hannah Arendt de 1961), crise de la conscience européenne (titre d’un ouvrage de Paul Hazard de 1935), crise du couple, crise des générations, crise de la modernité. Bref, il y avait crise lorsqu’un ordre que l’on croyait immuable et accepté par tous semblait menacé d’effondrement, déclin ou révolution. Ceux qui parlaient le plus de crise étaient sans doute les médecins et les économistes.

Les premiers parce que la crise est le moment décisif d’une maladie, son paroxysme, sa phase aigüe.

Les seconds parce qu’ils étaient frappés dès le milieu du XIX° siècle par la régularité avec laquelle se produisent des dysfonctionnements de l’économie. La crise économique (qui se décline en crise bancaire, financière, de sur ou de sous production, etc.) est donc une perturbation d’un système complexe qui semble fonctionner voire progresser. Joseph Garnier écrit en 1859, « les crises commerciales sont des perturbations soudaines de l’état économique naturel, et plus particulièrement des perturbations dans la fonction générale de l’échange aussi indispensable à la vie sociale que la circulation du sang l’est à la vie animale et individuelle ».

En somme, une crise économique est un trouble de l’organisme social qui se dérègle : une tendance se retourne. Marx fonde de grands espoirs sur les crises inhérentes au système capitaliste : elles amèneront à son renversement et à son remplacement par un système économique plus stable. Il y a donc crise quand un organe ou un organisme n’assume plus ses fonctions normales et quand il y grand danger qu’il s’effondre ou meure.

Si nous remontons plus haut, jusqu’à l’étymologie grecque, nous voyons toute la richesse de la notion de krisis. Qu’il s’agisse de médecine, de droit ou de théologie, les Grecs pensent la cris à la fois un choix, une lutte et une décision.

Ainsi, il y a crise : – lorsque se dessinent deux possibilités décisives (guérir ou périr, par exemple) – lorsque deux tendances se combattent – lorsqu’il faut bien séparer ce qui est confus.

La Krisis met fin à la krasis (la confusion) : elle prend même le sens positif du jugement qui distingue et rétablit un ordre. C’est un moment décisif d’un processus, celui qui le réoriente pour le meilleur ou pour le pire. C’est le moment du kairos où l’on peut prendre la décision salvatrice… ou fatale.

Revenons aux années 70. Que s’est-il donc produit qui a si facilement convaincu nos contemporains que la crise est omniprésente et inéluctable ?

Les pistes sont si nombreuses qu’il faut se contenter d’en évoquer les plus évidentes :

– la conjonction de la première crise pétrolière, d’une crise économique (qui rend vraisemblable ce qui semblait inimaginable depuis la fin de la Guerre : le retour du chômage et la fin de la prospérité obligatoire) et enfin d’une première prise de conscience écologique (le rapport du Club de Rome qui évoque les fantômes de la croissance zéro, de la rareté et de l’effondrement général). Ce sont trois coups portés à  la confiance générale dans le développement technique, dans la croissance et dans les progrès de la science, trois facteurs qui étaient censés mener vers un monde plus sûr et plus prévisible. La catastrophe redevient vraisemblable à rebours des idéologies optimistes qui prédominaient.

– comme pour illustrer les pronostics pessimistes, des catastrophes auxquelles les médias donnent un écho planétaire viennent inquiéter nos sociétés par ailleurs de plus en plus obsédées par la sécurité et le zéro risque. Il y a aussi prolifération objective, liée au commerce et à l’industrie, aux moteurs mêmes de la fameuse croissance.

1967 le Torey Canyon pollue une large surface de côtes ; suivront d’autres marées noires : 76 Olympic Bravery, 76 Bohelen (ïle de Sein), 78 Amoco Cadiz, Exxon Valdez en 89 (il pollue 1.600 kilomètres de côtes)

72 Talc Morhange : la mort de bébés empoisonnés

76 Seveso  : un nuage de Dioxine provoque la panique

79 Three Miles Island : cette fois c’est la peur de l’atome qui est réveilée

82 Affaire des flacons de Tylénol qui provoquent sept morts : Johnson et Johnson doit rappeler 22 millions de flacons

84 Bhopal : 3.000 morts en Inde

86 Challenger : l’emblème même du progrès triomphant (la fusée, la navette, la conquête spatiale) s’autodétruit devant les télévisions du monde entier

86 Tchernobyl : cette fois il y a des morts, des nuages toxiques…

90 Affaire Perrier : la découverte de benzène dans les bouteilles de la célèbre marque

96 Vache folle : cette fois c’est le risque d’être tous empoisonnés

96 Eurotunnel : l’exploit technique du tunnel sous le Mont Blanc et le cauchemar

99 Tempête en France : un pays développé peut être paralysé par un accident naturel…

Sur fond de crise écologique dénoncée depuis les années 70, le onze septembre achèvera de convaincre que notre siècle serait voué à la crise.

C’est la redécouverte :

– que les remèdes merveilleux de la croissance et de l’échange comportent des dangers (et pas seulement des risques statistiquement prévisibles)

– que la Nature se rappelle à nous sporadiquement, que ce soit par une catastrophe naturelle ou un épidémie

– que les passion politiques mortifères sont tout sauf balayées par la mondialisation heureuse.

Cette insécurité rampante renvoie à un danger qui détourne les symboles mêmes du progrès (l’atome, l’énergie, l’industrie, les médicaments, l’alimentation pour tous par la grande distribution) tandis que reviennent des périls « archaïques » à commencer par l’épidémie de Sida, équivalent moderne des grandes pestes. La notion de responsabilité à l’égard des générations suivantes, de « société du risque  » (qui répartit non plus les richesses, mais le prix à payer pour le développement en terme de pollution, catastrophes…) contribuent à ce pessimisme général.

Désormais, toute organisation sociale ou entreprise est, a été ou sera en crise. Elle doit s’attendre un jour où l’autre à subir une crise

– soit par contrecoup (il se produit un attentat, une catastrophe naturelle ou des troubles dans des zones où elle exerce son activité),

– soit de son fait (elle a distribué un produit dangereux, il se produit un accident dans une de ses usines), soit par une mise en cause ou une révélation (un site Internet affirme que ses produits sont cancérigènes ou un article l’accuse de travailler avec un gouvernement qui viole les droits de l’homme),

– soit enfin parce que son histoire prend un tour spectaculaire ou dramatique (un conflit social s’aggrave, elle subit une OPA hostile, un rumeur boursière la déstabilise).

De même, toute Nation redécouvre que la guerre et l’émeute existent toujours, que le terrorisme, forme symbolique de la guerre civile, peut la toucher, que les crises économiques n’ont pas disparu après 1929…

Crise est  une notion si englobante qu’il devient plus facile d’énumérer ce qui n’est pas en crise que ce qui l’est (de l’éducation ou des relations internationales, à la modernité et du logement à la filière bovine). La définition la plus générale qu’on puisse en donner est la rupture brusque d’un ordre considéré comme normal (considéré, car il n’y a, au final, rien de plus normal que d’aller de crise en crise). La crise c’est  la rencontre de l’incertitude et du désordre. Elle est davantage que l’événement qui la provoque et peut être aggravée et pérennisée par une mauvaise gestion et une perception inexacte voire tout simplement par la panique. 

Ainsi les crises internationales reposent en large partie sur la représentation de dangers futurs, les crises informationnelles sur la perte de confiance dans les mécanismes de contrôle, les crises financières sur des comportements individuels de fuite du risque, même si ces comportement sont collectivement dommageables, …Bref la crise est la perturbation d’un ordre supposé stable et prévisible, donc largement une affaire d’interprétation.

Marcel Mauss disait “ la crise est un état dans lequel les choses irrégulières sont la règle et les choses régulières impossibles. ».

La crise suppose  – un événement (qui peut  être simplement le fait d’atteindre un certain seuil qualitatif ou quantitatif) – d’origine interne ou externe – plus une certaine réaction d’un organisme physique ou social doté d’une conscience qui se traduit par un processus de perturbation.

Sa perception est très subjective : certaines communautés ou organisations fonctionnent avec des taux de perte ou de désordre considérables, dans d’autre cas, tout ce qui est inattendu devient crise.

La gripe de Hong Kong en 1968 a tué un million d’individus et nous nous en souvenons à peine (il y vrai qu’il se passait d’autres choses cette année là).

Une crise c’est toujours la rencontre d’un fait objectif, d’une interprétation/perception (ne serait-ce que le fait de percevoir et « proclamer » la crise) et d’une réaction de l’organisme ou organisation en crise. C’est la capacité collective d’inventer dans une situation par définition atypique et imprévisible qui fera la différence.

Dans le cas présent du coronavirus, le danger frappe dans un premier temps en se propageant du seul fait de la circulation et du contact. Et la crise s’aggrave du remède même : ne plus se rencontrer, ne plus échanger pour ne pas mourir, dans une économie qui repose sur le « doux commerce » des gens et des choses. Du fait que des millions d’entre nous soient réduits aux activités vitales de base – se réfugier chez soi et manger – la machine sensée être en mouvement perpétuel grippe immédiatement. L’arrêt c’est le chaos.

Tout aléa, tout danger ou tout désordre ne suffit pas à constituer une crise ; elle ne commence que quand l’ensemble est affecté ou se sent remis en cause par un basculement des règles. De même, si beaucoup de crises résultent d’un risque qui survient (risque = une probabilité + un dommage), le risque est une notion extérieure, objective, tandis que la crise est forcément subjective, comme ressentie par un être ou un ensemble intelligent.

La crise se reconnaît donc d’abord à ce qu’elle change notre façon d’éprouver la crise.

Et il n’y a pas de crise que l’on ne puisse aggraver par une bonne dose d’impréparation, de déni (au début), de désorganisation et de communication cafouilleuse.

A SUIVRE

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