Le virus de la confirmation

Un caractère troublant de la crise aujourd’hui sanitaire (mais demain économique, sociale, géopolitique, etc.) est que chacun reconnaît qu’elle touche aux principes mêmes. Nous l’avions définie comme anti-moderne dans la mesure où elle remet en cause l’esprit du temps : ouverture, mouvement, échange, individualisme, etc. Pour sauver sa vie, il faut s’enfermer, s’éloigner, mettre en pause la machine économique, rétablir des barrières, oublier quelques droits individuels au profit du bien commun, penser dans la durée, préférer les stocks aux flux, etc.

Le test comparatif que la pandémie va opérer entre politiques des gouvernement de chaque pays (masque ou pas, confinement, tests, frontières) se soldera dans X mois par de gains géopolitiques pour les plus efficaces ou résilients. Mais il aura aussi des conséquences en termes d’influence de modèles, comme l’ont déjà bien pressenti les Chinois.

La façon dont les commentateurs, tout en affirmant que plus rien ne sera comme avant, « élèvent » le débat en parlant des valeurs (celles auxquelles il faudra revenir ou celles qu’il faudra rétablir) ne traduit pas un soudain élan de spiritualité. La crise incite chacun à se renforcer dans ses convictions. Les uns affirment que nous les avons imparfaitement réalisées et qu’il faut persévérer, les autres que nous avons fait fausse route.

On voit assez bien se dessiner deux camps.

Ceux pour qui, une fois finie la période de contamination et confinement, il faudra préserver l’essentiel, quitte à faire des concessions sur l’accessoire, notamment sur l’intervention l’État, la rigueur budgétaire ou les libertés publiques (avec, notamment, la surveillance électronique). Mais à leurs yeux, il importe avant tout de perpétuer l’esprit du temps : affaire de numérique, de progressisme, de coopération internationale, d’ouverture au monde…

Le pire, à leurs yeux, serait que nos « valeurs » libérales-libertaires s’effondrent et qu’un autre virus, idéologique et autoritaire celui-là, ne contamine les esprits. Ils envisagent donc l’après-Corona comme le moment où il faudra restaurer quitte à réformer. En l’occurrence, en promettant une croissance plus humaine, plus de place à l’État protecteur, plus de sobriété et de solidarité, une Europe plus efficace et plus d’écologie. Bref plus du même : voir l’ère nouvelle que devrait, paraît-il annoncer Macron dans un prochain discours, et ne changera pas trop du nouveau monde qu’il avait déjà instauré.

Dans l’autre camp, on interprète le conjonction des crises comme un rappel aux fondamentaux oubliés et comme condamnation du système libéral-libertaire. Les uns déplorent que l’on ait abandonné les services publics, laissé filer les inégalités sociales, cédé au néolibéralisme en un discours de gauche assez classique. Un discours populiste de droite affirme que la perte des frontières et l’affaiblissement de l’État souverain sont à l’origine de la catastrophe. Dans une certaine mesure aussi, un discours écolo ou collapsologique interprète la pandémie la confirmation de ses thèses (quoi que le virus soit fort naturel) et l’espérance d’un grand rétropédalage.

La mondialisation est chaque fois décrite comme une erreur dont ne profitent que les puissants, mais les critiques se nourrissent de projets divergents. Nous savons maintenant que l’épidémie sera aussi la révélatrice de nos conflits les plus profonds

En lien avec cet article