Virologie et idéologie

Le « jour d’après » et « plus rien ne sera comme avant » : deux mantras que l’on ressasse. Et pas seulement nous, citoyens, qui préparons des plans pour la décompression du déconfinement, des fêtes ou des voyages, mais peut-être aussi pour le chômage et l’endettement qui nous attendent. Les politiques ont tout le temps pour y réfléchir aussi.

La pandémie aura eu pour vertu, certes de rappeler notre fragilité : nous sommes à la merci de l’aléa le plus archaïque (l’épidémie) ; elle nous renvoie aussi à notre statut d’animaux politiques.

Donc à quelques fondamentaux :

– l’État fonde son autorité sur sa mission de protéger la vie des citoyens : la souveraineté est née de notre peur de mourir (Hobbes revient).

– L’état d’exception n’est jamais exclu, il est impliqué par la notion même de politique : guerre au terrorisme ou guerre au virus justifient très vite la suspension droit quand s’imposent la peur et la question du salut des corps.

– L’État a des intérêts et des frontières contre lesquels les proclamations sur la solidarité et la gouvernance mondiale ne peuvent rien. Voir l’impuissance des organisations internationales (UE en tête) et le retour aux intérêts nationaux.

– Une question politique n’est pas un problème technique. L’expertise ne répond qu’aux questions qui lui sont posées, et souvent mal quand il s’agit de l’avenir. Sur le dossier du coronavirus, il suffit de suivre les déclarations contradictoires des super-spécialistes, ou des politiques et médiatiques qui se réclamaient d’eux, pour s’en convaincre. des Et il n’y a pas d’équation qui permette de traiter la croyance ou l’obéissance, par exemple.

– L’État doit se préparer pour le pire et l’improbable (les cygnes noirs), pas seulement pour le risque, statistiquement calculable.

– Le pouvoir de surveillance (des déplacements, des fausses nouvelles, des identités…) s’accroît en période de crise et régresse rarement après

– etc.

Ce retour aux évidences a pris à contre-pied une technocratie habituée à prolonger les courbes, à exclure le tragique, à répéter qu’il n’y a pas d’alternative au monde tel qu’il est, …

Elle se prépare, d’ailleurs à la sortie de crise. Sans jouer nous-mêmes les futurologues, nous pouvons deviner ses futurs discours.

Le fait qu’une idéologie échoue n’a jamais empêché personne de la soutenir, on peut donc s’attendre à un discours « plus du même » : regrets qu’il n’y ait pas eu davantage de coopération internationale, de normes et de technostructure, et appels à une meilleure gouvernance.

Mais on jouera aussi sur d’autres ressorts. Un des arguments les plus simples étant qu’il n’y a pas d’alternative et que seul le pragmatisme inventif pourra nous sauver. À preuve, on aura su réhabiliter l’intervention le temps de l’urgence. Mais après, toute autre solution de fermeture, de frilosité ou de retour au passé ne pourrait qu’aggraver la situation. C’est la rhétorique du « vive la crise ». Qui exploitera aussi la peur des extrêmes : il ne faudrait pas qu’après le virus Covid-19, nous soyons atteints par le virus de l’esprit, autoritarisme et populisme.

On voit déjà se dessiner des initiatives, comme la plateforme lejourdapres qui recycle toute une rhétorique «  progressiste » censée dépasser notre vieux modèle de développement au profit de plus d’ouverture, d’Europe, de citoyenneté, de société apprenante, de lien social. Donc à peu près n’importe quelle formule creuse dans l’air du temps. Avec les habituelles incitations à un examen de conscience individuel et à « réinventer » une nouvelle économie, de nouvelles technologies et de nouvelles nouveautés. Il y aura de beaux jours pour la langue de coton. Et si nous sommes confrontés à la fin du « tout est possible, tout s’échange, tout progresse » néolibéral, nous pourrions bien être confrontés à un « unis contre la menace » aux relents autoritaires. Car il y aura bien un parti de l’ordre anxieux de combler son immuno-déficience face à la peste populiste.

Ce discours sera évidemment confronté – sur fond de crise économique et de tensions sociales qui s’ensuivront – à contestation. Il y aura d’une part un procès rétropectif qui cherchera les responsabilités (éventuellement pénales) des gouvernants, peut-être des boucs émissaires et en tout cas des mécanismes bureaucratiques à remettre à plat. Mais, d’autre part, derrière les gouvernants, il y a le système.

Derrière cette critique des faits, une critique des principes. La pandémie aura été l’occasion de réaliser nos contradictions sur quatre thèmes principaux.

Le premier est la nation. La nation qui protège, le cas échéant se ferme, se pense dans le long terme, l’État stratège et voué au bien commun : tout cela revient contre le thème de l’ouverture et de la mondialisation.

La démocratie sera soumise à la tension entre la surveillance de la population mais aussi du contrôle des gouvernants ( et accessoirement de la vérité de leurs affirmations)

La solidarité redevient un thème central qui s’oppose à l’individualisme et à la prééminence de l’économie.

Enfin le mythe du progrès (plus de droits et d’autonomie des sujets, amélioration technique et économique garantie, interdépendance planétaire croissante) est réfuté par la fragilité evidente d’un système basé sur la circulation, la délocalisation et la fuite en avant.

L’effet de division idéologique du virus après l’effet de contagion sera considérable mais chacun interprétera suivant ses grilles (retour à l’État-providence égalisateur, rétablissement de la souveraineté et de l’État stratège et relocalisateur, ralentissement et sobriété écologiques). Chacun y trouvera confirmation de ses thèses (populistes de droite ou de gauche, écolos, etc.). Se posera alors la question du rapport de force politique donc idéologique.

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