Daech rhétorique… 2

Tuer un homme pour tuer une idée II

Dans un article précédent nous avions noté la tendance médiatique à réduire le phénomène djihadiste à une infériorité présumée du radicalisé :

– il confond la fin et les moyens (il est en réalité mû par un désir d’exprimer sa violence ou son ressentiment et non par un dessein stratégique, c’est un frustré)

il est coupé de la réalité et se laisse manipuler par des explications complotistes

il ne comprend rien au Coran…

bref c’est un imbécile au sens étymologique : quelqu’un qui a besoin d’un bâton pour se diriger et qui saisit celui que Daech lui tend (un bâton, ou plutôt une Kalachnikov).

Du coup les solutions mélangent psychothérapie et herméneutique, bienveillance et surveillance, renforcement de l’État providence, pédagogie et multiculturalisme vigilant. Tout sauf ce qui s’adresse,, au contraire, au caractère spécifique du djihadisme et à son abominable séduction;

En décrivant le djihadiste comme pur instinct, « sans idées » ou fermé au monde des idées, on manque le principal : ils tue pour l’Idée et meurt pour elle.

Ceci vaut de plusieurs façons.

L’idéologie commande de tuer, moyen nécessaire d’une fin supérieure et ce de la façon la plus explicite, par une subtile gradation des peines. D;où par un raisonnement théologique impeccable : sur le plan individuel il est préférable de répandre le sang que de laisser subsister un mécréant ; à l’échelle historique, obligation est faite à tout bon musulman de se défendre contre l’agression menée par les Juifs, les Croisés et tous leurs alliés objectifs. Et même de mener le djihad offensif qui, -sauf dhimitude ou trêve régulière signée avec le calife – s’impose absolument. Et dans tous les cas, tuer est moins grave que de tolérer la déviation qui offense Dieu. Exemple de raisonnement par le moindre mal dans Dar al-Islam : « Ibn Taymiyyah a dit : Allâh a autorisé de tuer des âmes afin de réformer ses créatures comme Il a dit le Très-Haut L’association est plus grave que le meurtre c’est-à-dire que le meurtre est mauvais et corrupteur mais il y a dans la tentation de la mécréance un mal et une corruption plus grande« .

L’idée offre une grille d’interprétation du réel. Il y a deux sortes de Terres : celle soumise à l’Islam ou hostile. L’histoire est aussi binaire : son déroulement va de la révélation du message prophétique à son prochain accomplissement après la bataille finale qui vient. Pas de zones grises, pas d’incertitude, pas de nuance : tout répond au dessein conçu par Allah, on y contribue ou pas. Une interprétation unique du texte sacré fixe le but historique, l’autorité légitime unique (le calife) et fonde praxis irréfutable. L’idéologie fournit les réponses aux questions futures, et surtout explique toute objection ou réfutation comme une preuve de culpabilité correspondant à une catégorie préétablie : taghout, shirk, etc.

Aux yeux du djihadiste, tout est signe de l’idée ; chacun représente un principe qui rappelle la phrase de Camus (les Justes) : « Quand il tue, il croit tuer une idée ». Pour le djihadiste, de même qu’aucune action n’est neutre dans l’économie générale du salut, les hommes ne sont que les porteurs des signes de ce qui les dépasse. Même les plus inconscients ou les plus innocents (la femme, l’enfant) sont a minima parties et complices d’un système général d’idolâtrie et de soumission à la loi des hommes : on n’existe pas comme individu mais comme contributeur ou opposant à la réalisation de l’idée divine.

Pour le djihadiste le discours califal acquiert ainsi quatre fonctions fondamentales.

La fonction casuistique/éthique : se justifier de tuer, surtout aux yeux du camp que l’on prétend représenter (les vrais musulmans..). Pour cela, démontrer que la victime n’était pas innocente (elle coopérait, même à son insu, au système haï), qu’il y avait légitime défense (le vrai terroriste, c’est l’État répressif, le Croisé) , que le sang versé aujourd’hui sera une bénédiction à long terme (il permet d’accélérer le destin du monde)… Une Loi supérieure, celle de Dieu ou de l’Histoire, l’emporte sur droit ou l’humanité dont l’ennemi se réclame.

La fonction historique/stratégique. Non seulement l’acte qui est terroriste à nos yeux est décrit comme moralement bon et commandé par Dieu, mais il est stratégiquement justifié. Sa nécessité, donc la valeur des sacrifices qu’il demande, contribue à un mécanisme global : révéler faiblesse de l’ennemi, « tigre de papier », stimuler la mobilisation, multiplication des soutiens externes, exemples de succès à imiter.

Le besoin éristique/polémique. Le terroriste est persuadé de mener une action d’analyse idéologique : et par le texte et par l’action, il déchire les voiles de l’illusion qu’a créés l’adversaire, le dominant. Il décrypte et interprète.  Il s’efforce de révéler combien est faux le discours officiel ennemi et de le retourner contre lui. Par la provocation (obliger l’autre à réprimer et à montrer ainsi son « vrai visage ») ou  par la réfutation (ridiculiser la prétention des autorités à représenter un système démocratique), le terroriste entend opposer sa vérité à l’idéologie officielle et accentuer les contradictions de l’autre camp.

La réponse au besoin pédagogique/prosélyte. C’est l’autre façade du volet précédent. Le terrorisme se veut discipline d’éveil : il a un public naturel qu’il presse de rejoindre son combat. Au défi symbolique qu’il adresse au fort, doit correspondre un message d’espoir adressé au dans la partie historique en cours. Au final, un terroriste, ce n’est pas seulement quelqu’un qui tue pour des idées (ou qui croit frapper des idées quand il frappe les gens qui les représentent), c’est quelqu’un qui croit que chaque acte même le plus brutal, démontre. la vérité de l’Idée. 

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