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L’arme de la dérision

Œuf ou canard ?

La métaphore est baveuse : dans cette vidéo, des jeunes gens, face caméra expliquent que « Daesh manipule des jeunes comme toi et comme moi… »‘puis que c’est comme une main maléfique (ils montrent leurs mimines à eux qui ont cinq doigts, comme celles du docteur Spock, ce qui permet sans doute de les identifier comme bénéfiques ?), puis, ils affirment que l’avenir est comme un oeuf, et enfin, ils se l’écrasent sur la tête avec une vive satisfaction. Le spectateur a compris qu’une main cachée dans l’ombre manipule (ce qui est assez normal pour une main) et qu’elle cherche à écraser la vie. Que faire ? S’engager dans la légion, bombarder la Syrie ? Que nenni, en souvenir du 13 novembre, les acteurs nous suggèrent d’oser à notre tour : d’écraser aussi un oeuf et à inviter deux de nos amis à en faire autant. Le tout étant destiné à « défier l’extrémisme ». C’est ce que l’on nomme « Egg Smash Dare (nous espérons que la vidéo est authentique et que nous n’avons pas été victimes d’un canular, mais, comme dit la sagesse des nations, ça ne s’invente pas »).

Quelle réaction attend-on exactement des « extrémistes » (que l’on a pris soin de ne nommer ni islamistes ni jihadistes) : qu’ils se lancent dans la compétition mimétique à leur tour, suivant les principes de René Girard ? que des hordes salafistes commencent à s’écraser des oeufs ou mieux des boeufs sur le turban depuis la terre de Cham ? qu’ils soient submergés de remords via ces flots symboliques d’albumine et se convertissent aux valeurs de la vie ?

Il est vrai qu’à ce compte on devient résistant à bon compte malgré les frais de teinturerie. Le grotesque de cette opération a donc dépassé celui de l’opération « génération Bataclan » qui consistait, histoire. de montrer que l’on n’avait même pas peur, à prendre une bière avec le courage d’un Jean Moulin. Comme la conviction des jihadistes consiste précisément à croire que les Occidentaux sont des tigres de papier et que, plus on les provoque, plus ils sont incapables de réagir autrement qu’en faisant toujours plus du même, la capacité de réfutation de la parabole ovine nous laisse un peu sceptiques.

Il est intéressant de rapprocher cette opération de l’action « canards de bain », lancée, elle, par le site 4Chan. Elle consiste, elle, à inciter tous les internautes à retoucher les photos mises en ligne par l’État Islamique, de préférence les plus terrifiantes, et à remplacer les visages par des têtes bien jaunes et bien rondes de canards de bain. Le détournement -veille technique déjà employée dans les années 60- sert ici à « castrer » l’État islamique (c’est le terme employé par nombre de participants). Cette stratégie s’inscrit dans la lignée des parodies de chants martiaux de Daesh ou des comptes fantaisistes avec des noms grotesques comme @aboudeficelle ou @aboudenerfs : la dérision est ici tournée directement vers l’adversaire que l’on désire offenser (et qui, vu son degré d’humour, l’est parfaitement). La stratégie du canard est efficace en ceci qu’elle prend l’adversaire sous l’angle inattendu, lui démontre, en effet, que « même pas peur », mais parce qu’il nous fait rire, pas parce que nous jurons d’être plus hédonistes et plus tolérants. Enfin cette stratégie à l’avantage de lui parler de lui et de son image, pas de nous, de nos omelettes et de nos états d’âme.

Bref, dans ce problème de l’oeuf et du canard, la solution, c’est le second.

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