Génération radicale

Génération radicale, le rapport de Malek Boutih sur le jihadisme a recueilli des hommages, y compris à droite, pour le réalisme de son constat. Outre qu’il souligne la gravité de la situation, ce que personne ne conteste, le mérite de ce rapport est d’abord de parler du jihadisme français comme un phénomène générationnel et largement idéologique d’attractivité. Donc de ne pas le réduire (en dépit de passages où l’on sent des concessions obligatoires au politiquement correct) aux deux principales explications généralement avancées. Soit une critique des insuffisances d’une société trop inégalitaire ou pas assez inclusive, ce qui réduit le radicalisme à une réaction socio-économique (que seule pourrait compenser un supplément de croissance, de bonne gouvernance et compassion envers les minorités). Soit une explication par la désinformation exercée via Internet sur de pauvres gamins qui ne connaissent que les réseaux sociaux (ah s’ils suivaient davantage les Guignols de Canal !).

Bien sûr, il n’est pas question de nier que les phénomènes politiques aient des causes sociologiques ni que la rhétorique jihadiste version 2.0 ne soit efficace, mais l’ampleur du phénomène appelle d’autres références. Ni purs frustrés, ni jobards désinformés, ni victimes de leur seule exclusion ou de leur simple fragilité, les candidats au jihad obéissent à d’autres pulsions.

Notons d’abord un portrait juste de la génération concernée (65% des jihadistes repérés ont moins de 25 ans), celle pour qui le 11 septembre est un date fondatrice, à la fois dégoûtée de tout espérance utopique face à l’idée défendue par les élites qu’il n’y a pas d’alternative au libéralisme (donc se désinvestissant des luttes sociales et politiques traditionnelles), et hyper sensible à la géopolitique. Marquée par l’identification victimaire et par le pessimisme, cette génération ne croit plus – et elle a des motifs – à la méritocratie républicaine, au discours sur le développement, et moins encore en ses propres chances de s’en tirer.

Malek Boutih n’esquive pas la force du nouvel antisémitisme à la Dieudonné, ou plus exactement du sentiment de compétition pour « le gâteau de mémoire à répartir » et l’impression qu’il y a un deux poids deux mesures, ni la ségrégation ethnique de fait qui se produisent en dépit du discours « vivrensembliste ».

Le député reconnaît que les nouvelles radicalités de droite et de gauche ne mobilisent guère les masses et que, pour une génération marquée par la « fébrilité psychique et morale », voire par le goût des conduites à risque, il y a là une force de l’idéal et du don de soi qui attire. Bref, « pour un jeune homme ou une jeune fille assoifée d’action, le jihad serait l’évidence ». D’autant qu’il offre une vision du monde binaire, fait une large place à la théorie du complot comme à l’hostilité niée par nos systèmes, et qu’il fournit une autorité absolue pour conduire sa vie et sa mort.

On peut trouver cette explication romantique – il y aurait comme un surplus d’énergie et un besoin d’intelligibilité du monde, chez des jeunes acculturés et désespérés, et ils ne trouverait à s’investir que là -, mais elle a des arguments pour se soutenir.

Dans tous les cas, il est impossible de réduire l’attirance jihadiste aux conséquences de la misère ou de l’inégalité, tant le phénomène touche des catégories autres que les présumés exclus issus de l’immigration : des convertis récents, des étudiants, des petits bourgeois, des filles, des jeunes sans « pères ni repères ».

Au passage, Boutih refuse de céder aux facilités du « cela n’a rien à voir avec la religion » ou du « pas d’amalgame » en rappelant que le jihadisme reste « la partie la plus avancée de la radicalité politico-religieuse de l’islamisme » et pas seulement le produit d’une société déstructurée par son échec social et le modèle individualiste.

Sans entrer dans le commentaire des mesures pratiques que recommande le rapport, il faut lui reconnaître le mérite d’affronter la paradoxale positivité du jihadisme, sa dimension utopique, son message universel et exaltant, bref la terrifiante séduction de la guerre sainte.

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