Array

Basculer

Soit vous faites partie de mes amis. Beaucoup m’ont envoyé, souvent sous forme numérique, des messages qui disaient en substance qu’Edith a traversé la vie avec une incroyable jubilation – un total émerveillement que tout devienne. Et vous comprendrez.

Soit vous ne me connaissez pas et vous n’avez aucune raison a priori de vous intéresser à un veuf – ce que je suis devenu « techniquement » – qui a passé trente-cinq années en totale fusion avec une femme merveilleuse capable de faire de bons livres et sans aucune peur de la mort (ces deux sujets d’admiration me viennent à l’esprit sans lien logique). Mais restez encore un moment.

Il se trouve qu’à la seconde où je m’interrogeais sur la force qui pousse vers le clavier plutôt que vers un journal intime ou vers une épaule fraternelle, je réalise que mon ami le philosophe et médiologue Daniel Bougnoux écrit sur le même thème. Daniel a perdu son fils il y a très peu et il y revient sans cesse sur son blog « le randonneur ». Il y commente l’incapacité où il est de parler d’autre chose que de la mort de Brieuc et du travail de deuil qui ne peut se faire que par les larmes ou l’écriture. Les premières me sont refusées par un pacte conclu avec Edith, la seconde est une incroyable tentation : à partir du moment où l’on passe à la première personne – ce qui est nouveau sur ce site où je ne faisais jusqu’à présent que l’analyse de sujets souvent arides et toujours généraux – l’épanchement des mots est plus contagieux que celui des pleurs. La tentation ouverte par Daniel et l’autorisation qu’offre le numérique de passer sans cesse de l’intime au public font le reste.

En faisant cela j’accepte donc un basculement qui entraîne, outre celui très secondaire du « genre » de ce site, une conception de l’écriture.

Quitte à décevoir, je dois confesser que la doctrine que je professais jusqu’à présent était grotesque. D’un côté un culte au premier degré de l’Écriture en soi et avec majuscule. Par exemple Borges – mon regard tombe en ce moment un exemplaire de ses nouvelles – m’apparaissait et m’apparaît comme ayant réalisé un des plus grands accomplissements humains.

Mais en ce qui me concernait, je traitais le fait d’écrire avec un détachement qui n’était pas destiné à pêcher les compliments mais était tout à fait sincère et auto-illusoire. J’aimais penser que je pratiquais cette activité faute de savoir faire un travail sérieux derrière un bureau. Parce que les mots se tricotaient assez facilement et qu’en me livrant à des considérations sur la forme et la déformation des idées (celles de mes contemporains, celles qui circulaient sur les routes de la soie ou les principes de l’influence et de la stratégie),je séparais l’auteur de la personne. J’ai même écrit mon premier livre sous alibi d’un quasi canular comme un « coup » destiné à tromper la critique. Que l’écriture soit une gymnastique ou une plaisanterie (la mienne bien sûr, pas celle de tous les auteurs passés ou futurs que je respectais) est une fiction désormais insoutenable. J’ai toujours pensé que les mots servaient certes. à produire (et non pas formuler ou extérioriser) les pensées mais aussi à les éloigner de nous comme pour en purger.

Dans Borges, justement, il y a une nouvelle , « le miracle secret », dont le héros est sur le point d’être fusillé : mais entre le moment où tombe l’ordre au peloton et celui où la décharge le frappe, il a mentalement le temps de finir une tragédie qu’il avait entreprise ; il n’est touché qu’au moment où il a peaufiné la dernière épithète.

Pour des raisons qui ne regardent que nous, Edith et moi avions décidé il y a plus de trente-cinq ans d’arrêter deux coups qui devaient nous frapper séparément. Nous nous sommes accordé un invraisemblable sursis, le temps de vivre et d’aimer : quand vous avez eu cela, vous n’avez aucun prétexte pour maudire le sort ou pour réclamer des dieux.

Mais est-ce que vous pouvez écrire pour cautériser ?

Article précédentSurveillance
Article suivantBasculer II

En lien avec cet article