Introduction aux réseaux sociaux

Le sens du mot réseau, dont l’étymologie évoque un filet enserrant quelque chose est vaste puisqu’il désigne un ensemble de gens ou de choses reliés par la circulation d’une ressource commune.

 Le réseau suppose donc une morphologie -le maillage de lignes qui relient et qui a priori permettent le passage par différentes voies pour atteindre divers points- plus les mouvements d’un contenu. 

Information et contrôle

Il existe des réseaux naturels, comme le réseau sanguin ou nerveux mais l’usage le plus courant renvoie à des réseaux fabriqués par l’homme en vue de la bonne circulation de flux qu’il s’agisse de réseaux postaux, électriques ou routiers respectivement voués à transporter des lettres, du courant électrique ou des véhicules. Les réseaux peuvent être purement humains : un réseau de terroristes, d’espionnage ou d’influence naît du fait que ses membres poursuivent un but commun et échangent  entre eux, par exemple suivant des affinités ou des règles de sécurité. A priori, ce genre de réseaux est censé produire une synergie et apporter à ses membres un pouvoir supplémentaire. 

Celui qui fait partie d’un réseau terroriste le fait pour coordonner son action à celle de ses camarades, bénéficier de leur aide (armes, caches, formation) et pour qu’au total leur action commune soit plus efficace que l’addition de leurs énergies individuelles. Celui-ci qui intègre un réseau d’influence, comme les anciens membres d’une école ou un club prestigieux, peut espérer que ces gens qu’il a connu directement ou qui lui ouvriront leur porte puisqu’il a la bonne recommandation, l’aideront dans ses affaires, lui faciliteront certains contacts, le créditeront d’un capital de confiance, lui permettront de recevoir certains services voire certains privilèges. Et celui qui veut étendre son réseau de relations, en se faisant recommander par A à B, en se réclamant de C pour avoir un meilleur accueil de D, etc.. le fait pour accroître ses chances d’obtenir un travail, une invitation, un privilège, un conseil, un passe-droit une occasion de faire affaire, une aide, voire une indulgence ou une impunité, etc.

Retenons donc l’idée qu’un réseau :

– donne à chaque membre un pouvoir plus que proportionnel à ses propres forces (ou à son propre statut), ou du moins qu’il l’espère. Dans tous les cas, la participation au réseau et la faculté d’être exposé à beaucoup d’interactions, d’être au point où convergent certains flux (d’information, par exemple) a une valeur indéniable. Quelquefois, elle constitue un capital social, que symbolise très bien le fameux carnet d’adresse. Dans un autre registre, un réseau de chercheurs, ou de travailleurs intellectuels est censé produire de l’intelligence collective, donc une inventivité et gagner une capacité de traiter des problèmes que n’auraient pas tous leurs membres isolément.

– Le réseau suppose une multitude d’interactions (il vaut rendre du séné pour la rhubarbe que l’on reçoit et participer au fonctionnement collectif)

– Le réseau n’est pas forcément secret, mais obéit à des règles propres, souvent implicites, que l’on comprend mal de l’extérieur et qui peuvent susciter des soupçons ou des jalousies.

– Enfin -et ceci est lié à tous les points précédents – il y a forcément du pouvoir dans les réseaux (au sens d’une probabilité que les autres fassent ce que vous voulez ou que vous en retiriez les biens que vous espérez), mais il n’est jamais facile de comprendre la nature de ce pouvoir. Dans tous les cas, c’est beaucoup plus difficile à résumer que dans un système hiérarchisé et fixe, où les uns ordonnent et les autres obéissent, et dans lequel les échanges suivent toujours le même code.

Réseau et technologie

Bref, en sociologie, le réseau étudie à ce titre une structure dynamique, reliant des éléments (des gens, des institutions) ayant certaines interactions, pratiquant certains échanges, etc. et que l’on peut décrire en termes de liens et de noeuds. De là toutes sortes de concepts apparus au cours de l’étude de ces réseaux, étude qui a maintenant plus d’un demi-siècle, comme la densité, la cohésion, la centralité, etc. Il existe également de nombreuses représentations graphiques des réseaux.

 De ce point de vue, le réseau s’oppose à la pyramide ou à toute système où les biens, les flux, les renseignements, les ordres… ne circulent que dans un seul sens voire par un seul canal de type chef, sous-chef, subordonné… L’avantage d’un réseau dont les composantes sont reliées de plusieurs façons, outre qu’il permet une communication entre ses « noeuds » est qu’il résiste relativement bien aux accidents, innovations ou tentatives d’interruption. Son efficacité est à la mesure des connexions qu’il permet, donc de la richesse des liaisons possibles entre les composantes. 

Les réseaux informatiques autorisent de multiples commutations entre les terminaux et donc les utilisateurs reliés. Internet repose sur la conjonction d’une structure réticulaire – permettant de multiples modes de circulation : utilisateur à utilisateur, utilisateurs à sites et à bases de données et vice-versa, liens hypertextuels… – mais il repose aussi sur la nature extraordinairement fluide de ce qui y circule : des bits numériques sous forme d’impulsions électriques.

 L’expression « société en réseaux » -popularisée par un monumental travail de Manuel Castells est souvent employée pour désigner les changement induits par le développement de la micro-informatique et par la mondialisation en tant que circulation de gens, de biens, de capitaux, de signes de modèles culturels, et qui semblent déborder les anciens territoires et les frontières. Personne ne s’étonne plus d’entendre parler d’entreprise en réseau, voire de guerre en réseau.

Notre époque recourt souvent à la métaphore du réseau – souple, vivant, innovant…- et l’oppose volontiers aux structures hiérarchiques, formelles de l’ère industrielle. Ainsi le web est comparé à toile d’araignée mondiale un filet tendu sur la planète, dont chaque maille serait un ordinateur et chaque fil une ligne de communication. Il se développe même une véritable utopie du fonctionnement en réseau, comme si le simple fait de faciliter la communication, notamment celle de biens immatériels comme l’information – était en soi porteuse de démocratie, d’apaisement et d’inventivité. 

Le terme a pris une connotation très particulières depuis qu’il est partout question des « réseaux sociaux » ou des « réseaux 2.0 », ces deux termes étant utilisés presque comme synonymes. On parle également des « communautés en ligne » des « médias sociaux » qui seraient les instruments et dispositifs qui sont censés favoriser ce type d’échanges de contenus entre utilisateurs ou leur participation à des créations communes. Le tout via Internet ou tout autre système permettant d’échanger vite des bits électroniques et donc des signes (un Intranet, un réseau Sms, etc..).

 En clair, nous avons à notre disposition une multitude d’outils, qui, par la conjonction de logiciels et de vecteurs de circulation des messages permettent

d’interagir. Cette interaction consiste globalement à partager quelque chose (une vidéo, une image, un texte, un lien hypertexte) en le mettant à la disposition d’autrui et en le recommandant implicitement ou explicitement, à dialoguer plus facilement et à produire des contenus presque sans frais. 

Le tout vaut dans un système – Internet, en particulier – qui permet que les messages, les contenus, les commentaires, les fabrications techniques ou artistiques, etc de tout un chacun aient une chance théorique d’être connus de n’importe qui d’autre dans le monde. Nous parlons de chance théorique puisque nous savons que beaucoup de blogs n’auront presque pas de lecteurs, beaucoup de vidéos n’intéresseront personne, beaucoup de messages ne seront jamais repris, cités, commentés, etc. Et pour cause, puisque ce système engendre une monstrueuse quantité d’information.

Dans les réseaux sociaux au sens moderne, la technologie numérique intervient à deux titres : 

– comme facilitatrice (elle donne plus de pouvoir à tel ou tel qui peut bricoler un petit journal, ou ses propres applications, ou des oeuvres et spectacles, qu’il n’aurait jamais eu les moyens de réaliser autrement).

– comme intermédiaire entre des acteurs qui n’ont plus besoin de se connaître « dans la vraie vie » ou de se rencontrer face à face pour faire partie de la même « communauté virtuelle ».

– comme productrice d’effets sociaux dont des effets de croyance : on rentre dans une communauté, on y découvre de nouveaux intérêts ou de nouvelles hostilités, on s’intègre, on adopte certains protocoles ou règles, etc.. Bref on change même marginalement.

Un nouveau lien social

 Dans l’usage courant, « être sur » ou « fréquenter » les réseaux sociaux veut dire utiliser (éventuellement après s’être inscrit et avoir pris une sorte d’engagement) des instruments comme Facebook, Twitter, Linkedin, Flick, You-tube, Delicous, Copains d’avant, Viadeo, Tumblr…

Il existe des dizaines de réseaux qui permettent aussi bien de partager des vidéos, des trouvailles ou des liens, que d’entretenir une incessante conversation ou d’entrer en contact avec des gens sensés partager la même passion. De l’étalage narcissique d’une vie banale aux révélations d’un scandale qui peut bouleverser un pays, l’éventail est large.

Sur les réseaux sociaux on peut, en particulier, faire trois choses qui ne guère réaliser sur les médias classiques (Où le message est censé descendre d’un émetteur unique vers des récepteurs multiples) :

S’exprimer à la première personne,  que ce soit pour raconter sa vie, rapporter des événements et se transformer ainsi en e-journaliste, et émettre son jugement sur des gens, des institutions ou des situations, préconiser…, ,bref participer à l’élaboration d’un espace public

Évaluer, recommander, commenter, contribuer à attirer l’attention des autres membres du réseau (ou indirectement des autres internautes en général) sur un message significatif. on peut même jour le rôle d’un rédacteur en chef ou d’un « curateur » qui organise l’information suivant un certain ordre, pour lui donner un certain sens.

Former un lien d’un nouveau type avec les autres membres du réseau. Les rapports qui s’instaurent ainsi couvrent une vaste gamme : simple suiveur ou admirateur, copains se racontant leur vie,ou partageant le plaisir de se répéter des banalités, experts en quelque chose, groupe de discussion où chacun prouve son excellence en discutant d’un film, d’un logiciel ou de la situation politique, groupe militant. Les récents événements ont démontré que l’on pouvait passer du statut de « militant d’un clic » ou de simple transmetteur de nouvelles à celui d’organisateur d’une protestation, voire que cela pouvait conduire dans la rue.

Ces nouveautés suscitent des réactions.

Les réactions négatives ne sont pas sans rappeler le discours psychologisants que tenaient certains sur les médias classiques : ils favorisent l’isolement et ne créent pas un lien social authentique, ils abrutissent, ils font baisser notre attention et ne nous donnent qu’une connaissance superficielle du réel, et, bien entendu, il sont le lieu de toutes les manipulations, de tous les rumeurs…

Les réactions positives tombent facilement dans l’excès inverse : éloge de l’internaute devenu actif et non plus récepteur passif, apologie de la sagesse des foules et de leur courage, dénonciation du vieux système hiérarchique et figé de rétention des savoirs, attente d’une sorte d’ubiquité et d’instatnanéité libératrice de l’information échappant à toute censure et enfin annonces prophétiques en tous genres. Parmi ces annonces, nous comptons celles qui s’attachent à un thème économique (les consommateurs prennent le pouvoir face au fabricant et au publicitaire), social (les mouvements vont trouver à s’exprimer hors des vieilles médiations que sont les syndicats et les partis et exprimer sans chefs ni porte -paroles les vraies demandes de la société civile), politique, enfin, (le peuple peut savoir la vérité censurée, se rassembler et éventuellement renverses ses tyrans sans utiliser de cocktails Molotov ou de Kalachnikov).

Stratégie et réseaux

Il nous semble surtout que cette opposition néglige une dimension des réseaux en tant que tels : ce sont de bonnes machines de guerre. Ce peut être une simple guerre de l’opinion à propos d’un sujet très futile – un CD qui deviendra ou pas à la mode-, mais il peut s’agir d’une guerre révolutionnaire ou d’une guerre tout court. On notera que les chercheurs de la Rand ont  mené de recherches sur une « netwar » qui permettrait à l’armée US d’utiliser ses moyens de surveillance et de coordination pour agir à distance et sans déployer de corps d’armée sur un champ de bataille à l’ancienne. Dans un tout autre genre, Hardt et Negri auteur d’un grand best-seller altermondialiste voient dans la structure en perpétuelle reconfiguration des réseaux un mode d’action enfin démocratique et impossible à endiguer dans la contestation de l »l’Empire ».

Il nous semble donc beaucoup plus intéressant de travailler sur les réseaux sociaux dans une perspective stratégique

Les réseaux possèdent d’énormes qualités pour la lutte : vitesse de réaction, négativité (ils sont faits idéalement pour rassembler des attaquants contre un objectif central), absence de structure hiérarchique que l’adversaire puisse interrompre, résilience, puisque tout passe partout, réactivité instantanée n’empêchant pas la prise de décision… Mais quel est leur pouvoir au-delà du stade du lynchage symbolique (tout le monde conspue le même personnage ou la même institution)  ? Et par quel mécanisme passe-t-on d’une participation distraite par vagues affinités (on aime tel type de musique, on fréquente le même forum, on est en commun sur le mur d’ami de deux personnes….) à des rapports de force dans la vraie vie, comme une manifestation qui finit par renverser un gouvernement ?

Telles sont quelques unes des questions que nous allons nous poser.

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