Tendances du terrorisme

Si cet article avait été écrit peu avant le onze septembre, il aurait sans doute résumé les centres de recherche de l’époque1 ; il n’aurait pas négligé al Qaïda, dont la montée en puissance préoccupait déjà, mais évoqué « des » terrorismes, Ira, Eta, séparatistes, Hamas, Hezbollah, sectes apocalyptiques, terroristes individuels, éventuels attentats d’extrême-droite dans la lignée de celui d’Oklahoma City, ou d’extrême-gauche aux marges de l’alter-mondialisme, terrorisme manipulé par des services secrets, zones grises de la mondialisation, groupes armés entre guérilla et crime organisé. Il y aurait eu une ligne sur l’Armée de Libération du Seigneur (LRA) en Ouganda, déjà connue.

Aujourd’hui, une recherche Google sur le mot « terrorisme » donne un résultat qui rappelle celui d’avant le onze septembre. Négociations avec l’Eta, échange de prisonniers avec le Hamas, complots de Téhéran, intervention kenyane contre des shebab en Somalie, aide américaine en Ouganda contre la LRA, indépendantismes… Comme avant le onze septembre, la probabilité d’être victime d’un attentat reste quasi nulle pour un Européen ou un Américain dans son pays, à comparer avec un Somalien ou un Pakistanais… Le tout laisse une place médiatique modeste à la structure centrale d’al Qaïda visiblement dépassée par les événements2.

Notre but n’est pas de démontrer que dix ans de « guerre globale au terrorisme » aient été une parenthèse, ni qu’il ne se soit rien passé sur d’autres fronts (cessez-le-feu de l’Ira ou la défaite des tigres tamouls, par exemple).

Simplement, à faire de la pratique terroriste un « hyperterrorisme » ou un ennemi planétaire,nous avons négligé qu’il reste l’arme potentielle de toutes les causes, en concurrence avec la négociation, l’action politique classique, la guérilla, la propagande…

Pour échapper au dilemme « plus rien ne sera comme avant » ou « rien de nouveau sous le soleil », risquons quatre pronostics :

Le combat terroriste, pas forcément jhadiste et qui ne sera guère dirigé par un organisation centrale, se développera à la périphérie du monde occidental et sous une forme hybride. Par forme hybride, nous entendons que les groupes territorialisés auront d’autres activités plus proches de celles d’une bande criminelle ou d’un groupe de guérilla. L’exemple d’Aqmi3, qui n’a plus que des liens formels avec la structure centrale d’al Qaïda, est assez représentatif. Jusqu’à présent incapables ou peu désireux de frapper chez lui le Juif ou le Croisé, les héritiers de l’ancien Groupe Salifiste de Prédication et de Combat Algérien, transfrontaliers par excellence, pratiquent aussi bien l’attentat suicide que les trafics en tous genres. Leur pouvoir de perturbation reste régional pour le moment.
Deuxième point : les attentats qui réussiront seront sanglants pour une raison purement technique, recours à l’attentat suicide avec véhicule ou progrès de l’armement (demain peut-être grâce aux arsenaux pillés de Kadhafi). Le nombre d’attentats faisant plus de cent victimes – hors onze septembre – a augmenté4 au cours de la décennie et une explosion « à une décimale » comme les 70 morts à Mogadiscio5 le 4 octobre dernier ne frappe plus la planète de stupeur.

Troisième élément, de petits groupes ou acteurs individuels (« homegrown terrorists », loups solitaires6) proliféreront, pour la raison simple que le nombre de candidats « autoradicalisés » devant leur ordinateur s’accroît facilement et qu’ils sont par définitions peu repérables.

Notre dernier pari est que nombre d’attentats échoueront, au moins dans les pays développés. Statistiquement, la fin la plus probable7 pour un terroriste sous nos latitudes est d’être arrêté par la police et le faible niveau « technique » des solitaires fait qu’ils échouent souvent ou sont pris avant la première tentative. Ainsi, sur 188 « loups solitaires » pris aux USA (la moitié citoyens américains), quinze ont entamé une action. Et, hors le tueur de fort Hood 8, treize morts, n’ont pas pas réussi à tuer d’Américains.

En prolongeant ainsi de simples tendances, nous prenons le risque du ridicule, voire de l’odieux, si demain un jihadiste réussit seul un « exploit » comparable à celui de l’anti-islamiste Breivik ou si le grand attentat biologique ou chimique attendu depuis vingt ans se produit.
Mais, même si le terrorisme est par définition le domaine de la surprise, il reste une stratégie, tentante pour le faible, mais par nature incapable d’aboutir par elle-même.
1 Voir par exemple : Walter Laquer The New Terrorism: Fanaticism and the Arms of Mass Destruction, New York : Oxford University Press, 1999
2 Jean-Pierre Filiu La révolution arabe, dix leçons sur le soulèvement démocratique, Fayard 2011
3 Gwenaëlle Durand, Al Qaïda au Maghreb islamique : réalité ou manipulations, L’Harmattan 2010
4 Voir infographie
5 Voir sur l’attentat
6 Mathieu Guidère Les nouveaux terroristes Autrement 2001
7 Rand How do terrorists groups end ? Rand 2010
8 Voir Le Figaro

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