La crise comme d’habitude

La crise comme d’habitude

S’il est un mot que nous sommes certains de retrouver dans notre journal de demain, c’est bien « crise ». Comme les notions parentes (et qu’il faudra distinguer), risque, catastrophe, menace, aléa, imprévu, etc…, la crise apparaît à la fois comme une obsession constante et comme une référence universelle : elle n’épargne rien et explique tout.

Dans son usage banal ou médiatique, peu importe qu’elle frappe un pays en guerre, un État en déclin, une population irradiée, empoisonnée, ruinée, délogée, etc, une entreprise décrédiblisée…, la crise évoque à la fois les notions :

  • de danger (une population ou une organisation est sur le point de subir un préjudice qui peut s’aggraver demain)
  • de conflit (deux camps ou au moins deux versions de la réalité vont s’affronter)
  • d’anomalie (le système ne fonctionne plus comme d’habitude, et son désordre s’accroîtra sans doute avec son inefficacité et l’affolement)
  • de responsabilité : une société, une administration, un groupe, une technique, une idée, un responsable va sans doute être mis en cause par l’opinion, au minimum pour n’avoir rien vu venir, ni rien empêché, au pire pour sa malignité foncière. Une protection que l’on estimait garantie n’a pas été assurée. Cela remet en cause la confiance qui régnait entre des consommateurs et leur marque, des citoyens et leur État ou leur classe politique, des populations et la science en général, des communautés et leur vision commune de l’avenir…

Le tout obéit à un rythme particulier : en cas de crise, les événements qui se sont produits hier de façon inopinée, se développent aujourd’hui souvent très vite et ont de bonnes chances d’empirer demain.

Du coup, naît un soupçon : en a-t-il toujours été ainsi ? Notre malheur, à nous contemporains, est-il si effroyable et si inédit ? Nos ancêtres médiévaux qui subissaient épidémies, famines et guerres ne connaissaient-ils pas la crise ? Ou plus près de nous, faut-il envier nos grands-parents pour qui la probabilité de mourir plus jeunes (y compris à la guerre ou dans un accident) semblait infiniment plus élevée ?

Que la notion de crise soit à la fois subjective et historiquement marquée semble évident. Même si c’est notre sensibilité à la crise qui s’accroît, ou notre aversion au risque, ou notre information sur les désordres du monde, ou peut-être les trois… Ceci ne dispense pas de réfléchir à la propagation et à l’interaction des crises, ni de chercher une méthode pour les prévoir ou les atténuer. Nous ne pouvons éviter les crises – après tout, même notre vie personnelle ressemble à une suite de crises, de l’adolescence, de la puberté, du couple, professionnelle, de nos certitudes- nous pouvons au moins éviter de les aggraver.

Le monde de l’entreprise. Il s’est maintenant familiarisé avec des termes comme cellule, gestion ou communication de crise mais il peine toujours à intégrer dans sa culture la perspective du pire et la montée de l’incertitude.

Certes, les entrepreneurs aiment souvent lier la notion de gain à celle de prise de risque, et se distinguent volontiers des gens « à l’abri ». Mais il y a dans l’idée même de crise quelque chose de peu conciliable avec la mentalité économique classique.

Les quatre éléments que nous avons évoqués (dommage, contradiction, désordre et faute) font mauvais ménage avec les principes « traditionnels » de l’activité économique

– accroître les « utilités » (biens et services),

– instaurer les rapports pacifiques, le « doux commerce » cher à Montesquieu

– réguler par les mécanismes du Marché et la bonne gestion,

– et enfin de ne connaître d’autre norme que la performance (sous réserve du respect de la Loi s’entend).

Quant au temps de l’entreprise qui est celui des « exercices » et des plans et perspectives à moyen et long terme, il s’accorde mal avec l’urgence permanente liée au règne de la crise. Celle-ci est par nature un anti-management.

Ajoutons un dernier élément pour parachever ce sombre tableau d’un acteur aveugle errant dans un labyrinthe branlant : l’orientation de notre formation ou de notre culture ne nous aide guère à accepter l’idée de crise récurrente.

D’abord nous héritons d’une vision du monde en termes de progrès, raison, calcul et gestion ; cela ne nous aide pas à comprendre certains excès (excès à nos yeux), de la férocité de la Nature, de l’inorganisation ou de la malignité humaine, ni à reconnaître les limites du calcul prospectif. Que l’on se souvienne, par exemple, de la production des futurologues des années 60/70 sur l’an 2000 ou au-delà, quelle soit rose ou noire, qu’elle nous promettre un paradis technologique ou un enfer écologique. Ce que nous savions déterminerait notre avenir, bien plus que ce que nous ignorions, pensait-on. Or, nous réalisons à présent que nous dépendons davantage de ce que nous ne savons pas (ou plus exactement de ce que nous ne savions pas au moment où nous avons pris la décision incriminée ou négligé une mesure de prudence).

Ensuite notre système social, au moins dans les démocraties occidentales, repose pour une bonne part sur l’idée – historiquement appuyée sur deux disciplines le calcul des probabilités et la statistique – que le Bien Commun inclut la protection de chacun contre les aléas de l’existence. Cette idée est que la plupart des risques, à défaut d’être éliminés, se produisent à une fréquence et avec une gravité qui permettent d’en anticiper la masse globale et de prévoir une compensation générale. Tout le système de l’État Providence et de la sécurité sociale, comme celui de l’assurance privée, suppose que la majorité peu exposée au risque peut compenser le dommage que subit la minorité du fait de l’âge, de la maladie, des accidents probables, dommage que l’on peut vaguement anticiper.

Or la part de contingence s’accroît avec la multiplication de crises qui

– soit semblent excéder ce que nous attendions de la malignité du sort (par exemple au moment où nous écrivons la coïncidence de séismes et de tsunamis d’une ampleur inédite au Japon, plus le danger nucléaire, plus une économie en déroute…),

– soit qui sont le résultat paradoxal de mesures prises avec la meilleure volonté du monde éventuellement pour sauver des vies (protéger les bâtiments avec de l’amiante, rationnaliser l’alimentation du bétail, vacciner…)

– soit qui se produisent trop vite (comme le déferlement d’un tsunami) ou avec trop de retard (affaire du Mediator, par exemple) pour que l’on puisse prévenir ou réagir

– soit qui défient les postulats sur lesquels raisonnaient tous les experts (de grandes épidémies revenant à la fin du XX° siècle, les « foules arabes » se soulevant..)

– soit qui semblent rétrospectivement (et avec l’illusion d’optique que cela suppose) si faciles à anticiper, voire évidentes, mais que personne n’a vraiment intégrées avant le moment fatidique (le communisme s’effondrant de lui-même, un énorme attentat jihadiste autour du nouveau millénaire).

Nos systèmes politiques, pour toutes les raisons qui précèdent (et qui se résument à l’idée de surprise à répétition), et pour d’autres qui tiennent à l’incapacité des décideurs à intégrer trop de données et trop de sollicitations, l’autorité de l’État ou de l’administration ne sont plus dans le tempo des crises. Ou plutôt semblent aller de crise en crise, quitte parfois à se justifier par l’argument qu’en des temp sans perspectives lisibles ni alternatives envisageables, leur gestion est la seule possible. À la décharge des décideurs, la vie politique fait de la crise une routine et de la rupture une règle, tandis qu’ils ne peuvent plus se tourner vers l’expertise, trop incertaine et trop souvent prise en défaut, pour mesurer chances, amplitude des dommages futurs ou hiérarchie des contre-mesures.

L’économie ne consiste plus seulement à faire coïncider une offre et une demande, ni àinnover pour créer de la richesse. Elle doit intégrer une multitude de facteurs perturbateurs non économiques : l’accident improbable, la Nature et ses colères, le chaos politique, les mauvaises intentions de rivaux, la crititique éthique, sociale ou écologique, l’hostilité éventuelle de certains groupes, la rumeur ou la rupture du secret, une soudaine découverte scientifique qui annule des certitudes rassurantes… Plus la vigueur de la critique médiatique, plus l’action des associations et les revendications juridiques des victimes ou de leurs représentants…

Pour couronner le tout, la crise est tellement prégnante que les philosophies de la crise ou de la catastrophe se multiplient, et que d’importants courants idéologiques (en particulier écologiques) se situent désormais dans la perspective d’éviter le pire et non plus d’accélérer l’avènement du meilleur (comme les courants se réclamant du progrès depuis plus de deux siècles). Le binôme incertitude / impuissance tétanise la pensée. Ou du moins transforme notre interprétation du réel. Pour ne prendre que ce dernier exemple, comparons nos réactions à celles des hommes des Lumières.
Quand se produit le tremblement de Terre de Lisbonne en 1755 avec des dizaines de milliers de morts, Rousseau se demande si nous n’avons pas tort de créer des villes au lieu de vire de façon bucolique et Voltaire si ce n’est pas là une réfutation philosophique de la foi en la Providence. Quand est annoncé le tsunami du 26 décembre 2004, chacun met en cause la mondialisation qui concentre les activités touristiques dans des zones à risque, le manque d’information des populations, l’absence d’un système technologique fiable, le manque de préparation à la crise, bref toutes les fautes improbables que l’on peut imaginer… et se réfère à un « catastrophisme » ou à une pensée des nouveaux risques, à une « société du risque »…

Classiquement, on essaie de répondre aux crises par

– le décèlement de risque si possible au niveau des signaux faibles (la meilleure évaluation des éventualités, la maîtrise raisonnée des facteurs de danger, l’établissement de scénarios etc ),

– la gestion de crise (la meilleure préparation possible aux contraintes de la crise et la meilleure réaction, plus l’art de mettre en oeuvre),

et de la communication (la meilleure façon de s’adresser aux parties prenantes pour éviter les paniques et les mises en cause), le tout étant du reste totalement liés dans la pratique.

La crise appelle un art tout d’exécution, reposant l’incertitude qu’il nous faut inventer au jour le jour. Comme il n’est aucune situation catastrophique qu’une mauvaise gestion ne puisse rendre plus abominable encore, nous pouvons au moins espérer apprendre par là les principales erreurs à éviter. Mais surtout, il est indispensable de développer une culture de l’adaptation et du rebond, encore à inventer.

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