Extrémisme violent, déradicalisation…

Désigner l’adversaire

Comment désigner l’adversaire ?

Al Quaïda ? Ce nom a été choisi par un juge américain pour désigner l’entité qui fédère divers groupes dont certains plus anciens (les frères musulmans d’Égypte, par exemple) dans le « jihad contre les Juifs et les Croisés » et par allusion à la « base » par où passaient les mouhadjidines qui s’entraînaient en Afghanistan. C’est une désignation commode pour les médias mais qui reflète mal la réalité organisationnelle du réseau terroriste.

Les « islamistes » ? Le terme est trop proche d’islamiques…

Certains parlent de « nihilistes », ce qui n’a guère de sens. Car les kamikazes du 11 Septembre ou du 7 Juillet ne voulaient certes pas « tout détruire » et n’agissaient pas par désir de néant. Ils croyaient au contraire oeuvrer pour le Bien, conformément aux ordres de leur Créateur, en état de légitime défense face à l’agresseur occidental, et de manière « licite » au sens islamique pour gagner le statut envie de chahuda, martyrs. Loin de croire que «tout est permis », ils se soumettaient à toutes sortes de règles et interdits et voulaient établir le règne de Dieu sur terre. Sauf à faire de nihilistes le synonyme de « fanatiques », le mot ne signifie rien dans ce contexte.

Pour notre part, il nous semble préférable de parler de jihadistes pour ceux qui se croient en effet engagés dans une guerre planétaire, mystique, défensive (ils défendent la terre des musulmans contre des « envahisseurs ».

Le terrorisme – qui est, on ne le dira jamais assez, une méthode et non une doctrine en soi – se caractérise suivant la formule souvent répétée de Raymond Aron par la recherche d’effets psychologiques supérieurs à ses effets physiques. Un terrorisme sans violence serait du bavardage ; à l’inverse le terrorisme ne peut se réduire à sa puissance de destruction. Pour lui, le ravage fait message et le théâtre des opérations est un théâtre tout court. Quand le résultat militaire de ladite violence importe plus à ses auteurs que sa signification symbolique, il faut parler guérilla, émeute ou guerre de partisans. Le terroriste, lui, théorise et interprète. Quand il tue un homme, il veut tuer une idée et en proclamer une nouvelle. Ceci vaut depuis la « propagande par le fait » anarchiste de la Belle Époque jusqu’à la Terreur d’anathème et de prédication que pratiquent les jihadistes.

D’où l’importance cruciale de la sémantique : les noms employés ont une charge symbolique énorme. Certaines peuvent être maladroites. Sans même parler de « croisade », il est difficile de faire pire que la Global War on Terror (ou on Terrorism)  proclamée au lendemain du onze septembre et qui a le triple désavantage (à moins que ce ne soient des intentions secrètes) :

– de fixer un objectif impossible à atteindre (soit faire disparaître un sentiment de peur extrême, soit défaire une méthode de lutte et non une communauté ou une idéologie),

– de contredire la notion même de guerre (qui, par définition, confronte à un adversaire politique)

– et de prêter à toutes les interprétations suivant les besoins.

Passons sur quelques formulations grotesques de l’administration Bush comme les « evildoers » (ceux qui font le mal, ah bon, il ne faut pas combattre les gentils) ou « lutte contre les ennemis de la liberté »…

L’expression lutte ou guerre contre le jihad ne l’a pas emporté, sans en raison de l’ambiguïté du mot jihad, ou plutôt de la pluralité des jihads. « Contre les jihadistes » aurait eu un certain sens (on peut, après tout, combattre ceux qui vous font une certaine guerre ou qualifient une certaine forme de violence politique de « jihad défensif »), mais c’est un peu ésotérique pour le citoyen moyen.

Bref, l’actuelle administration US a choisi le Countering Violent Extremism. Or « countering » est la lutte, le combat ou l’opposition donc une forme de violence n’ayant pas le statut ou la gravité de la guerre et le « violent extremism » a l’avantage de suggérer que la violence vient d’en face, qu’elle est le fait de gens anormaux ou fanatiques, et de ne suggérer à aucun moment que l’on puisse avoir quoi que ce soit contre l’islam. Bien sûr, les mauvais esprits répondront qu’il est difficile de lutter par les armes contre des modérés non violents, que la horde d’or de Gengis Khan ou une légion romaine pratiquaient aussi une forme d’extrémisme violent lorsqu’ils livraient bataille et que tout ceci sent un peu la pensée magique. Quand Obama envoie 50.000 nouveaux soldats US en Afghanistan, est-ce que ces gens vont vraiment « contrer l’extrémisme violent »

Admettons que l’expression soit définitivement adoptée et cherchons à en suivre le sens.

L’idée d’extrémisme suppose a contrario celles de centre ou de modération. L’extrémiste est à un bout, il s’éloigne (du domaine de l’acceptable ou du raisonnable). C’est une référence qui vient du champ politique où l’on suppose des partis extrêmes et des modérés. Mais ceci ne précise pas nécessairement en quoi ils s’inscrivent « plus loin » qu’il ne faudrait, ni sur quelle échelle. Par leur nature « extra-parlementaire » ? Par leurs thèses extrémistes ? Celles qu’elles s’éloigneraient des valeurs démocratiques ou de la décence éthique ? Extrémistes par leurs pratiques ? Dans les deux cas, on présuppose qu’il y a un spectre des opinions ou des pratiques normal ou acceptable (et dans lequel on se situe a priori) ou un ordre souhaitable et des zones dangereuses. L’extrémiste est celui qui refuse certaines limites ou conventions.

Cette notion est déjà difficile à appliquer en politique. Ainsi, où commence l’extrême-gauche ? Aux partis « plus à gauche » que le PCF, aurait-on dit à une certaine époque (et cela n’aurait pas enchanté les militants du parti qui se voulaient extrêmement révolutionnaires et considéraient au contraire que les « gauchistes » étaient des pseudo-révolutionnaires petit-bourgeois). Est-ce synonyme de « révolutionnaire » ? Et si c’est le cas quel parti prétend aujourd’hui  ouvertement renverser l’ordre politique par la violence (ce qui est, après tout, la définition de la révolution).

Quant au mot « ultra », en dépit d’un effet de mode qui fait nommer « ultragauche » des courants plutôt autonomes ou libertaires, c’est un mot piégé. Il a pourtant été appliqué dans un cadre historique : partisans de Rosa Luxemburg et du communisme « des conseils », communisme dit « de gauche » apparu au sein de la III° internationale dans les années 20, « bordiguistes » italiens, divers mouvements tentant une synthèse entre marxisme et tradition libertaire, et enfin, les inévitables situationnistes. Des non-léninistes en somme, opposés à toute notion du parti dirigeant.

Le concept se définirait surtout négativement : des partisans d’un « autre communisme » qui ne sont ni trotskistes, ni maoïstes, ni anarchistes « classiques ».  Ce serait la quatrième famille, en somme… Mais, sauf à se passionner pour des scissions groupusculaires impliquant vingt personnes, il est difficile d’employer la catégorie au quotidien.

Si maintenant, nous appliquons le concept d’extrémisme aux partisans de ben Laden ou aux talibans, nous suggérons qu’ils s’opposent à des musulmans modérés. L’extrémisme serait un « plus que », l’exagération ou la déformation de tendances, dont on présume par là qu’elles sont quand même latentes chez les modérés.

Outre que le programme de vaincre l’extrémisme ressemble à un voeu, cette formulation pose à nouveau la question du « extrême en quoi » ? Si extrémisme suppose mesure et degré, selon quel critère ? Par la pratique de la violence armée ? Par des conceptions politiques (ou par une volonté de faire de l’islam dans la réalité politique)  inconciliable avec la loi séculière et l’ordre démocratique ? Mais en ce cas ne serait-il pas plus exact de parler d’islamisme (qui n’aboutit pas automatiquement sur la pratique du terrorisme), c’est-à-dire de la volonté de transposer la loi divine dans la loi humaine. Quant à fondamentalisme, qui suggère un retour aux sources, parfois un certain littéralisme, une stricte application de principes intangibles, il ne conduit pas nécessairement à la violence. Nous serions même tentés de dire parfois « au contraire » (dans la mesure, par exemple, où le terrorisme suppose une vision avantgardiste du combat pour changer l’Histoire, combat qui serait mené par une minorité éclairée).

Est-ce enfin leur interprétation religieuse qui est extrémiste ? Comme c’est probablement à la distinction entre musulmans modérés et extrémistes que se réfère la fameuse « CVE » – qui décide de ce qui est modéré ou raisonnable et extrême en matière de religion ? Logiquement des autorités religieuses islamiques. Et celles-ci pensent probablement en termes d’interprétation juste (conforme à la tradition) ou d’innovation, de déformation et d’hétérodoxie. Il est quand même difficile de demander à un religieux de modérer sa croyance pour la rendre démocratico-compatible ou d’avoir une foi mesurée. Il ne peut penser que dans les termes du vrai et du faux, ou éventuellement de concessions au siècle, de tolérance de l’erreur des autres qui ont d’autres religions, d’autres normes et instaurent un ordre politique où ils peuvent cohabiter avec la foi véridique.

Dans les controverses entre jihadistes et leurs adversaires musulmans (dont les autorités religieuses qui viennent de prononcer trois fatwas dites « antiterroristes »), il n’est pas question d’être raisonnable ou extrême, mais dans l’interprétation juste ou injuste, de commettre des actes de foi ou des crimes. Question de nature, pas de degré.

La vision américaine ou occidentale s’éclaire si l’on se souvient que la lutte contre l’extrémisme violent est souvent liée à la notion de radicalisation (et à ses remèdes supposés la déradicalisation ou la « prévention de la radicalisation » vue comme montée aux extrêmes et sur le plan des idées et sur le plan des actes).

En arrière-plan une conviction : certains musulmans subissent un processus qui les éloigne du raisonnable en matière de foi, ils subissent ce processus jusqu’au moment où ils « tombent » dans le terrorisme, arrivant au stade du fameux « passage à l’acte ».

Dans cette vision qui n’est pas sans rappeler celle de l’apprentissage criminel ou de la maladie menant à la crise, tout est affaire de dérive par rapport à une zone centrale, à un cercle de la raison.

Nous voyons là une nouvelle figure du fanatique tel que le décrivait Voltaire : « Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend ses songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. »

Les partisans de la déradicalisation (si possible exercée en coopération avec les « communautés », comprenez par la médiation et avec l’aide d’autres musulmans) ont une vision passablement idéaliste : les mauvaises idées à un certain degré produisent les actes mauvais, la violence.

Comment dérive-t-on ? Ici les interprétations abondent qui font intervenir à des degrés divers les facteurs psychologiques ou expériences de l’individu, le milieu socio-culturel, les causes objectives d’éprouver une humiliation ou une frustration, et le « pouvoir des idées ». Ce dernier ressemble à l’adoption d’une contre-culture criminelle : l’individu, sans doute soumis à de mauvaises influences (mauvais réseaux pour ne pas dire mauvaises fréquentations ou mauvais maîtres), en vient progressivement au point fatal qui l’éloigne irrémédiablement (à moins qu’il n’y ait rédemption, guérison et resocialisation grâce à des travailleurs sociaux motivés).

Suivant la même logique – et même si les uns ou les autres peuvent mettre l’aiguille plus ou moins loin du côté du facteur objectif et individuel ou du côté du facteur doctrinal et de croyance –  il est toujours question d’idéologie comme voile, perte de contact avec la réalité, dérive vers de dangereux fantasmes. Voire comme tromperie : les mauvais bergers égarent les faibles par de fausses interprétations de la religion authentique (qui serait par définition une « religion de paix » compatibles avec les valeurs universelles).

Cette vision de la radicalisation comme culture alternative terroriste n’est pas sans rappeler les travaux des criminologues qui considèrent l’entrée dans une carrière de délinquant comme une association « différentielle », comprenez l’adoption de nouvelles habitudes, références et valeur dans un nouveau milieu social se substituant de plus en plus à la socialisation « normale » dominante des non-délinquants.

Les partisans de la déradicalisation, très souvent anglo-saxons préconisent donc une double action, sur les causes objectives (milieu, éducation…) qui poussent un individu à dériver ainsi,  mais aussi une réinterpréation ou plutôt une rhétorique de rectification. Face aux déformations des jihadistes (« countering al Qaïda’s narrative »), il faut donc rétablir les bonnes dénominations et les bonnes interprétations d’un corpus doctrinal qui n’est pas remis en cause.

Les partisans de la déradicalisation n’ayant pas la naïveté de penser qu’un commentaire de hadith venu de Washington D.C. aura beaucoup d’impact dans les faubourgs d’Islamabad, et ils se reposent beaucoup sur des éléments « anti-extrémistes » au sein des « communautés ». La fameuse fatwa antiterroriste de 600 pages Tahir-ul-Qadri en constitue sans doute le meilleur exemple.

Cette conception à la fois idéaliste et instrumentale présuppose que ce sont les idées dangereuses qui produisent les comportements dangereux et que l’on pratique la violence envisagée comme moyen adéquat pour des fins désirables. Victimes d’une fausse rationalité (la croyance erronée en la justesse de fins et de moyens) le sujet peut être rééduqué pourvu qu’il soit soumis aux bons messages dans le bon environnement.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette théorien et surtout ce qu’elle néglige :

– l’hypothèse que la violence soit parfois une fin qui se déguise en moyen

– le fait qu’elle s’adresse à la figure de l’ennemi, à l’objet de colère et de ressentiment (et n’est pas un simple obstacle à écarter)

– la notion même de vengeance et de compensation du sang versé, pourtant si évidente dans la mentalité jihadiste

– le fait que le jihadiste se croit en guerre (et en guerre défensive) et que la guerre est une expérience anthropologique au cours de laquelle on s’identifie à une communauté en lutte qui remue bien d’autres affects que la simple mise en oeuvre d’idées fussent-elles délirantes ou extrémistes

– le caractère pour le moins simpliste d’une équivalence entre radicalité des idées et radicalité des comportements et le bon vieux distinguo entre la théorie et la praxis …

Mais l’avantage de toutes ces dénominations qui se veulent neutres et politiquement correctes est de correspondre à une vision de la guerre que nous fait l’autre, et du grief qu’il éprouve à notre égard, comme une sorte de crise, d’accident historique, d’anomalie relevant d’un traitement à la fois sécuritaire et prophylactique.

Si le jihadisme est apparu un moment comme l’ennemi de substitution remplaçant heureusement le communiste forfait, désormais comme le dite Sloterdjik « Pour les partisans de l’idylle libérale, en revanche, la terreur islamiste reste un invité malvenu – en quelque sorte un tagueur fou qui défigure avec ses messages obscènes les façades de la société sans ennemis.« 

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