Black blocs à Poitiers

À Poitiers, les « black blocs » chers au médias, alias les blocs « noirs » comme les tenues qu’ils portent dans les manifestations sont sous les projecteurs. Parfois, on les désigne assez improprement par le terme d’ultra-gauche (qui, pour les uns signifie « extrême-gauche » sans inclure le gentil Monsieur Besancenot – un ami de Michel Drucker est forcément non violent… quant aux autres, ils se réfèrent à l’opposition communiste anti-léniniste des années 20 et à des auteurs comme Pannekoek et Bordiga dont la plupart des lecteurs sont des sexagénaires bac plus huit). Il serait plus exact de parler des « totos », le surnom des manifestants autonomes dans ce genre d’actions. Ces groupes sont issus des Shwarzer Block allemands, eux-mêmes héritiers des courants de l’autonomie des années 80 en RFA : ils pratiquaient l’action directe, défendaient par la force les squats (Freiräume) surtout à Berlin ouest, menaient des actions anti-nucléaires, et pour certains manifestaient leur solidarité avec la Rote Armee Fraktion. Leurs équivalent autonomes en France se manifestaient dans les années 70 en se battant avec le service d’ordre trotskyste et en occupant le journal Libération autant que dans les concerts ou les squats. Aujourd’hui, il y aurait 600 black blocs en Allemagne, surtout dans la région de la Ruhr et de Dresde. Le mouvement a commencé à s’internationaliser en 1991 avec la protestation contre la première guerre du Golfe (de simple bris de vitre à Washington), puis, toujours modestement, avec des dégradations durant les manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999, ce qui les a immédiatement rendus célèbres, contre le FMI à Washington ou à Prague en 2000 et lors de rassemblements de ce type.

On parle alors du « Radical Anti-Capitalist Blocs » d’un millier de personne

Durant les manifestations contre le G8 (Gênes en 2001 ou Évian en 2003, Heiligendamm en 2007) ou plus récemment contre l’Otan à Strasbourg en 2009, le nombre des acteurs et leur agressivité ont augmenté. Faut-il dès lors envisager une escalade vers la violence terroriste suivant le schéma service d’ordre agressif ou première ligne de manifestation devenant noyau d’un futur groupe terroriste ? De la violence de queue de manifestation à l’action armée ? Les « totos » comme on les surnomme en référence à l’autonomie ou la « mouvance anarcho-autonome«  seront-ils les Rote Armee Fraktion ou Brigades Rouges de demain ?

L’idée ne semble pas absurde à tout le monde, notamment au Nouvel Observateur après le somment de Strasbourg en 2009 : « En 2002, le groupe « terrorisme » de l’Union Européenne, rassemblant les spécialistes de la lutte anti-terroristes dans les pays-membres a en effet décidé de renforcer la lutte contre  » le vandalisme criminel commis par des groupes extrémistes radicaux  » en marge des sommets de l’Union. Estimant que les débordements des Black Blocs suscitaient  » des situations de terreur au sein de la société  » et  » semaient la crainte parmi les citoyens de l’Union « , les responsables européens ont décrété que ces attaques devaient être traités comme des actes terroristes tels que les définit par Bruxelles dans l’après 11 septembre. Certes, cette appréciation n’entraîne aucune obligation pour les justices nationales de traiter de la même façon les casseurs et Ben Laden. Pour le moment, elle n’a pas d’autres conséquences concrètes que de faciliter les échanges d’informations sur les  » totos  » entre polices européennes. Mais un pas sémantique a été franchi.

C’est peut-être oublier les caractéristiques du phénomène Black Blocs. La plus importante est leur caractère « affinitaire » : le bloc n’est pas une organisation constante, fût-elle lâche et non hiérarchique Le Black Bloc est une agrégation temporaire, le temps de l’action, entre sous-groupes dits « d’affinité ». Leurs membres qui se connaissent personnellement décident par consensus d’une action à mener. Cela peut consister en accrochages avec la police ou en destruction de vitrines, mais aussi en « assistance » aux manifestants pacifiques (il peut aussi y avoir des bagarre avec eux) ou dans la création de « zones d’autonomie temporaire » , où les protestataires échappent pendant une parenthèse, mi-fête mi-guerre, à la pression du Système. Rassemblés au moment de l’action, jouant de la synergie, dispersés le reste du temps, ils semblent s’inspirer de la stratégie de l’essaimage.

La trilogie « horizontalité » (pas de structure hiérarchique), fluidité, évolutivité les caractérise. Comme tout « essaim » moderne, les BB sont largement dépendants de systèmes de communication instantanés et souples, donc d’Internet (voir du Web 2.0 avec des systèmes dits de « réseaux sociaux ». Des sites comme Revolutionnärer Aufbau  sont leurs principaux moyens d’expression et l’imprimé n’a pas chez eux le statut qu’il avait chez les graphomanes en armes des années 70.

Les Blocs disant s’en prendre aux « vrai maîtres », les entreprises, donnent volontiers la priorité à l’action contre les biens plutôt que contre les personnes. Ainsi, ce communiqué de l‘Anti Statik Black Bloc : « Dans un système fondé sur la recherche du profit, notre action est la plus efficace quand nous nous attaquons au porte-monnaie des oppresseurs. La dégradation de la propriété, comme moyen stratégique d’action directe, est une méthode efficace pour remplir cet objectif. Ce n’est pas juste une théorie… c’est un fait. »

Spontanéisme, égalitarisme, recomposition perpétuelle, refus des méthodes et médiations traditionnelles, référence à l’action directe et à l’exemple, désobéissance civile, violence contre la propriété, … , la pratique des BB se comprend en termes tactiques, plus difficilement en termes d’objectifs politiques, sauf à prendre l’affirmation de vagues convictions « anti » (anti-fascistes, anti-capitalistes et anti-répression) pour un programme. Dans la pratique, hors un manifeste douteux,  leurs références idéologiques sont plutôt Matrix ou  Fight Club que les Manuscrits de 1843. À suivre

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