Aux origines de la propagande : la foi

Missionnaires : dogme et technique

Bien avant que le pape Grégoire XV ne fonde une Congrégation pour la propagation de la foi, les religions se propageaient par l’action conjuguée des hommes (dont des missionnaires, professionnels de la conversion), des textes et des images. Une troisième méthode du « faire croire » après la rhétorique (voir aussi) et la théâtralisation du discours du souverain.

D’autres ancêtres de la propagande seraient peut-être à chercher du côté des prédicateurs qui, eux, pensent collectif, moyen, intendance, implantation, organisation… Tantôt ces prosélytes suivent des règles strictes et éprouvées pour répandre la foi (c’est le cas moines bouddhistes), tantôt, tels les jésuites du XVI° siècle, ils inventent de nouvelles façons de s’implanter et d’enraciner la bonne parole. Ainsi les suiveurs de Saint-François Xavier pratiquent l’inculturation : il s’adaptent et adaptent au maximum leur discours au milieu culturel qui les accueille pour le rendre plus réceptif. Quitte à prendre quelques libertés avec le dogme. Quant à Raymond Lulle, théologien de la fin du XIIIIe siècle, il invente une « machine à convaincre » qui est censée produire des arguments auxquels ne résistera aucun mahométan : ébloui par les syllogismes, il ne manquera pas de se convertir.

La religion, d’après son étymologie, doit « relier » (religare) des hommes, les unir par des croyances et des pratiques communes. Mais elle doit aussi religere : recueillir, collecter comme lorsque l’on observe le culte et le dogme. En l’occurrence, ces deux hypothèses nous servent également. Si faire de la propagande, c’est d’abord convertir, il s’agit de faire entrer des païens et des ignorants au sein de l’Église, dans la chaleureuse communauté des croyants. Mais il s’agit aussi de leur enseigner quelque chose : des vérités de la foi.

L’opération de propagation a une double composante : relation et contenu. Il s’agit à la fois d’intégrer au sein d’une communauté,de faire partager, et d’autre part d’amener des individus à adhérer à certaines vérités présumées (que le Christ est le fils de Dieu, par exemple, ou qu’ils doivent cesser de pécher). Les deux opérations sont réalisées à la fois par un corps de spécialistes (les missionnaires) et par toute une messagerie : des discours, des supports propres à convaincre.

Si l’Église catholique romaine a inventé le mot, a-t-elle inventé la chose, invention qui pourrait bien avoir contribué à une longévité de près de 2.000 ans ? Il y a au moins deux raisons d’en douter : la pluralité du phénomène des missions et l’antiquité de l’usage de la propagande par l’État.

Les religions bougent dans l’espace : elles se répandent, reculent, rivalisent, parfois se superposent. Pour autant toute expansion d’un culte n’est pas le fait de prosélytes « professionnels », ni ne résulte de techniques de conversion répertoriées. Tout d’abord la notion de conversion, au sens de retournement complet d’un individu qui adopte un nouveau culte, de nouveaux dieux, une nouvelle éthique, éventuellement une nouvelle cosmologie et un nouveau comportement, cette notion-là d’un tout-ou-rien théologique n’est pas la règle. On peut se rattacher au culte des ancêtres et à la nouvelle foi, au shintoïsme et au taoiïsme, à ses racines africaines et au message des soufis ou des missionnaires, garder ses autels et faire une place à ceux du conquérant ou de l’hôte.

On peut pratiquer toutes les formes du syncrétisme ou aller jusqu’à rendre hommage aux dieux inconnus qui pourraient venir un jour. Et, en revanche toutes les religions au sens large ne cherchent pas à s’étendre à la planète soit parce qu’elles sont trop enracinées pour se faire nomades, soit parce qu’elles se considèrent comme le culte d’un peuple : il est difficile de rencontrer un missionnaire shintoïste ou animiste et rare de se convertir au judaïsme ou à l’hindouisme : on naît tout simplement ainsi même si la règle connaît quelques exceptions (ainsi le judaïsme a, à certaines périodes converti des tribus germaniques, les Falachas d’Éthiopie ou des Kazars d’Asie centrale).

En revanche, il est des lieux et des périodes où il existe une intense concurrence. Dans la Rome impériale il n’était guère difficile de se faire attirer par les partisans du culte d’Osiris, de Cybèle ou de Mithra, comme dans la Californie moderne, le consommateur de sacré a le choix entre vingt formes du protestantisme, à moins qu’il ne préfère devenir sikh, bah’aiste ou lamaiste.

Il va de soi que plus une religion se présente comme une sotériologie, une théologie de la rédemption et du salut, plus elle est universelle, plus elle tend à susciter ses missions et ses prédicateurs. Ainsi, avant de quitter ce monde, Siddharta devenu le Bouddha, donne mission à ses disciples de répandre les « quatre nobles vérités » afin d’aider tous les hommes à échapper à la souffrance, au déclin et à la mort.. L’islam aussi est universaliste. Il va de soi que l’Église catholique entend convertir tous les hommes : il a même fallu tout un débat théologique pour déterminer que les Indiens d’Amérique avaient bien un âme eux aussi et qu’ils devaient donc également être baptisés.

L’expansion d’une religion n’est pas nécessairement à porter au crédit du prédicateur. La conquête militaire ou la décision du souverain sont souvent des facteurs qui font basculer un pays vers tel dieu ou tel culte. Les marchands sont souvent aussi les meilleurs véhicules d’une religion qu’ils transportent avec leurs entrepôts, dans leurs quartiers des ports et des cités marchandes : par contact, intégration, parfois par des mariages et alliances locales…Ce fut longtemps le cas du bouddhisme répandu par les et de l’islam. Il s’agit là d’un cas particulier des phénomènes dits d’acculturation par lesquels une culture emprunte des éléments à une autre au contact de laquelle elle se trouve. L’expansion d’une religion se fait donc souvent simplement par cohabitation de communautés. Ainsi, la première extension du christianisme n’est pas le fait d’infatigables prédicateurs de rues enflammant les foules à chaque carrefour. Elle fonctionne d’abord au sein des communautés juives (les païens qui demandent le baptême le font d’abord presque par hasard, parce qu’ils ont entendu parler de cette nouvelle secte), par relations personnelles ou familiales, en réseaux et discrètement. Ceux qui font des convertis ne sont pas nécessairement des orateurs, et n’ont guère été formés. L’exemple de leur mode de vie est parfois suffisant pour amener des néophytes.

Et ne parlons pas de cette autre forme d’exemple que fut le martyre : il serait de mauvais goût de la classer dans les « techniques » de propagande. C’est pourtant la tradition du martyre célébré jusqu’au XIX° siècle qui a constitué un des plus facteurs les plus « attractifs » du catholicisme.

Toutes ces réserves faites, reste que nous pouvons identifier des méthodes de conversion qui n’ont rien de spécifiquement chrétien ou occidental et qui annoncent bien des techniques de propagation sans y mettre la moindre connotation négative.

– Il faut d’abord des envoyés : des organisations ayant vocation à répandre leur vérité, souvent avec des règles, des hiérarchies, un budget… Ainsi dès les débuts, un moine bouddhiste est soumis à des normes strictes qui lui disent combien de temps il doit consacrer par jour à la méditation à la mendicité, à se nourrir, au sommeil mais aussi à la prédication. Il doit bien connaître le Tripitaka, les « trois corbeilles » d’écrits bouddhistes : sermons du Bouddha (sutras), textes de doctrine et règles de la discipline monastique. La Samgha, la communauté monastique est organisée comme une armée du salut, qui aurait ses universités et ses bibliothèques et de ce point de vue elle peut supporter la comparaison avec la Compagnie de Jésus plus d’un millénaire et demi plus tard.

Certains fondateurs de religions portent la plus grande attention aux moyens de diffusion. Ainsi au II° siècle, le perse Mani, fondateur du manichéisme qui se présente comme un syncrétisme du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme, veut fonder une église universelle. Il recommande à ses disciples qu’il envoie sur toutes les routes d’apprendre les langues pour prêcher toutes les nations, fonde des écoles de traducteurs, leur fait multiplier les écrits, mais aussi les peintures qui se retrouveront tout au long des routes de la Soie. Le manichéisme durera ainsi sous une forme nomade jusqu’au XIII°, en Orient. En Occident aussi, si l’on considère que les cathares de Montségur se rattachent à l’inspiration manichéenne.

L’exemple manichéen nous enseigne aussi que pour être adoptée une croyance doit être adaptée. Ainsi, lorsque les manichéens parvenus en Chine doivent exposer leur doctrine à l’Empereur, ils rédigent en 731 un compendium, dit le « catéchisme manichéen de Turfan » qui présente une version plutôt acceptable de leur dogme, assimilant en quelque sorte leur foi au bouddhisme, alors bien vu dans la Chine des Tang. Mani est lui-même présenté comme un « Bouddha de Lumière ».

D’autres grands professionnels de la conversion, les Jésuites n’utiliseront pas une stratégie très différente. Ainsi, au XVII° siècle, les envoyés de la Compagnie en Inde et surtout en Chine prennent en compte les spécificités culturelles locales à un tel point qu’ils traduisent le nom de Dieu dans la langue du pays, adaptent les rites comme le baptême, font des concessions au culte des ancêtres et à celui de Confucius, se vêtent en mandarins… De là une querelle dite des rites que Rome tranchera au début du XVIII° siècle : les accommodations des Jésuites avec le dogme sont condamnées par plusieurs bulles. L’inculturation – c’est-à-dire l’assimilation du message évangélique à des références locales voire l’adoption de quelques formes religieuses de la culture locale – est interdite.

– . Mais les envoyés ont besoin de moyens matériels de représenter le contenu de leur enseignement. Parfois ils font appel à toutes les ressources de la rhétorique et de la dialectique. Ainsi un texte bouddhique pali dit Les questions de Milinda raconte comme un moine Nagasena convertit un roi indo-grec Ménandre qui aurait régné à une période mal connue entre 163 et 95 avant notre ère : c’est un véritable exposé doctrinal dont l’argumentaire répond à toutes les objections. Peut-on imaginer des manuels de conversion qui prévoient toutes réponses du futur converti et en vienne à bout ?

C’est dans tous les cas ce que croit le théologien catalan Raymond Lulle, qui mènera des missions de conversion en terre d’islam ente 1292 et 1316 : il invente une vraie « machine à convaincre » : se basant sur la logique d’Aristote il veut prévoir tous les arguments et modélise sous forme de figures géométriques toutes les façons de mener son interlocuteur musulman à reconnaître la vérité des conclusions chrétiennes. Une tentative basée sur la seule force du raisonnement et qui échouera sur le terrain.

– Mais le plupart des conversions réussies reposent sur des méthodes qui s’adressent davantage aux sens et à l’émotion. L’activité missionnaire, toutes religions confondues s’appuie volontiers sur des institutions comme des écoles, des centres médicaux, des cabinets d’astrologie, voire des guérisons miraculeuses ou des séances de magie, Ceci vaut du père blanc à la confrérie soufie. Mais surtout pour amener à la foi, il faut illustrer la foi. Elle a besoin de supports : des textes, des statues, des images pieuses pour fixer l’imagination, de chants, de musiques…. Le principe de Grégoire le Grand « Ce qu’est un livre pour ceux qui savent leurs lettres, l’image l’est pour les simples » inspire par exemple le Grand Catéchisme en Images du père Bailly (qui parle de « l’arme de l’image »). L’édition d’images pieuses voire de plaques de verres pour projections lumineuses servira ainsi jusqu’à la second guerre mondiale. Ce n’est pas une spécificité du christianisme : la propagation du bouddhisme ou du manichéisme s’est toujours appuyée sur une multitude de miniatures, estampes, peintures murales…

Une histoire des moyens de conversion encore à écrire qui engloberait des formes beaucoup plus modernes comme les missions évangéliques ou l’implantation de l’islam salafiste. Ce que nous en avons entrevu illustre pourtant les principes d’une expansion de l’idée : création d’un corps de propagateurs, adaptation aux conditions locales pour faire apparaître la connaissance de l’idée nouvelle comme la reconnaissance de principes universels, nécessité d’un appareillage de transmission…

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