Le politiquement correct : censure et compassion

Puritainement correct

Aux USA, la political correctness (PC pour les intimes) est revendiquée par ses adeptes, officiellement progressistes. Dès les années 70 et 80, les universités puis les médias et les administrations développent des lexiques (ne dites pas…, dites…) imposés aux locuteurs sous peine de mise au pilori intellectuel voire de sanctions Ceci est peut-être en train de changer : la Cour Suprême, dans un arrête relatif à l’université du Michigan et déjà vieux d’une quinzaine d’années, a jugé non constitutionnel l’imposition d’un code de langage.

Mais les habitudes subsistent et le politiquement correct fonctionne sur un modèle assez simple. Il impose de désigner certaines catégories d’individus, identifiés par leur sexe, leur race, leur culture, leur préférence sexuelle, leur handicap, leur profession ou autre, de manière non discriminante (ce qui est un paradoxe si l’on songe que la langue sert surtout à distinguer ce à quoi elle se réfère), non injurieuse, non condescendante. Il faut trouver un terme neutre et qui n’implique aucun jugement de valeur … Mal nommer, c’est discriminer, discriminer, c’est déjà une violence.

Ce schéma se justifie en principe par la souffrance ou sensibilité supposée des minorités, victimes d’un vocabulaire qui les stigmatiserait, mais aussi par un soupçon qui frappe le mal pensant, le mal parlant : il traduirait par le choix de ses mots une vision de la normalité oppressive, une violence symbolique susceptible de nourrir toutes les peurs, toutes les haines et toutes les persécutions. Le politiquement correct opère donc un véritable contrôle de légitimité qui vise trois buts :

– Il rappelle sa faute à celui qui croyait pouvoir employer innocemment des mots comme noir, homosexuel, bègue, ménagère, balayeur ; il lui révèle l’oppresseur potentiel qui sommeillait en lui et le contraint à une gymnastique verbale disciplinaire (choisir des euphémismes ou périphrases qui ne trahissent aucun sentiment suspect). Du sens des mots au sens de la culpabilité…

– Il commémore le tort fait par les dominants aux « minorités » (une catégorie assez vaste puisqu’elle inclut notamment toutes les représentantes du sexe féminin et que l’addition de toutes les minorités représente beaucoup plus de monde que la majorité). Tout est affaire de faute.

– Les rapports politiques sont ainsi réduits non pas à des conflits d’intérêts, de nations, de classes, etc. ni à des luttes de valeurs ou de projets, mais à la déploration des torts anciens et à la désignation d’attitudes erronées. Cette notion implique elle-même à la fois une conception communautaire de la Cité (nous ne sommes que nos appartenances, nous n’existons qu’en tant que représentants d’une ethnie, d’une culture, d’une sexualité…) et une vision éthico-psychologique de la puissance et de la domination : les « forts », les blancs, hétérosexuels, chrétiens, mariés, ayant un travail et une apparence physique à peu près standard souffrent en réalité d’un handicap, le seul qu’il faille reconnaître, leur peur de la différence, d’où leur agressivité envers l’Autre. Tout est dans la tête, mais ils peuvent être rééduqués voire rédimés.

Première conséquence du politiquement correct, son refus de nommer un chat un chat (alors qu’il s’agit en réalité d’un félin autonome et sensible réduit au statut d’animal domestique par la culture dominante et le mode d’habitat écologiquement malsain des urbains) ; cela oblige à des contorsions verbales plutôt comiques. On sait désormais qu’outre-Atlantique plus personne ne se risquerait à parler d’un petit bonhomme mais d’un verticalement défié , qu’un mort obèse est une personne non vivante différemment proportionnée, etc.., tout cela au nom du respect de la dignité Le P.C. multiplie les manières de ne pas nommer une “différence” qui, du coup, paraît monstrueusement importante.

De même, dans sa fureur anti-sexiste, le P.C. voudrait chasser de l’anglais des mots comme craftmanship (dextérité) au profit de skill application afin de cacher ce man que nous ne saurions voir ou entendre, comme ces bigots qui ne parlaient pas des jambes d’un piano, sujet obscène. Cela pour un aspect folklorique dont on imagine mal la transposition sous nos cieux. Il peut être amusant un instant de rêver à une traduction obligatoire d’Astérix en P.C. (“Elles sont mentalement défiées, ces personnes d’origine résidentielle transalpine, Astérix” ou “Gros ? Je suis corporellement défini selon des normes autonomes !”), sans même parler d’une traduction non-machiste de Rabelais voire de l’Odyssée…

S’il est relativement facile d’ironiser sur le PC, ce code reste un système de contrainte. Elle n’est pas seulement verbale. Outre qu’il restreint le domaine du débat à celui de la déploration obligatoire (les opinions étant qualifiées de méchantes ou convenables et non pas discutées), il réduit le politique à la violence visible ou symbolique, et impose un impératif impossible à satisfaire : un amour sans préférence et la reconnaissance universelle d’une égale dignité à toutes les idées, à toutes les valeurs et à tous les « choix ». « Ne préfère rien, et surtout pas ta religion, ta culture, tes semblables, ta nation. N’y pense même pas» est un impératif aussi difficile à satisfaire que le « Ne désire aucun plaisir, n’y songe pas.» du puritanisme.

Pour revenir au cas de la France, la peur des stigmatisations et des « phobies » ou la guerre des « mémoires » sont des indices d’une américanisation de nos habitudes intellectuelles.

S’il règne quelque chose un politiquement correct, c’est sous la forme d’un catalogue de lieux communs gentiment moralisateurs. Globalement le type d’opinion qu’exprimera un people interviewé par la télévision : il est inquiet à cause de la couche d’ozone et concerné par les mines antipersonnelles. Il est prêt à résister héroïquement à une prise de pouvoir par le Pen et pense que la guerre est un gros malheur. Il est pour le mariage des homosexuels, la coexistence de toutes les religions dans une Europe qui ait une vraie dimension culturelle et politique. Mais il y a les défis de la mondialisation. Surtout, il est partisan de gouverner autrement, de penser autrement et de débattre autrement.

Mais dans l’ensemble personne ne se déclarera « politiquement correct », pas plus que « partisan de la pensée unique », ou « ultra-libéral »… Il faut donc en déduire que la France est peuplée de marginaux révoltés ou d’intellectuels critiques dont les propos, forcément dérangeants, échappent au conformisme mental qui frappe le reste du monde. Ou alors…

Ou alors, il faut vraiment restreindre l’usage du terme à sa dimension linguistique. Et tenter de préciser la notion, comme nous le ferons par la suite, par rapport à d’autres comme langue de bois. À suivre…

FBH

Voir aussi sur novlangue et compagnie et sur la langue de bois, sur le Parler vrai et sur la « langue asssitée par ordinateur »

Sur wikipedia en français

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