Ultra-gauche, extrême-gauche : la terminologie

Mouvantes mouvances

L’affaire Coupat a provoqué une controverse où le vocabulaire employé a été décortiqué : ultra-gauche ? mais c’était une terminologie des années 20 ! Mouvance anarcho-autonome ? mais ce pléonasme ne signifiait rien ! Alors, comment désigner les idées professées par Coupat (ou celles qu’on lui prêtait au vu de sa bibliothèque) ? Anarchisantes ? Situ ? Post-situ ? Pro-situ ? et pourquoi pas, mouvance nihiliste nietzschéo-corézienne ? Tentons ici une petite clarification, par nature vouée à l’échec, car il se trouvera toujours un groupuscule pour contester une classification à laquelle il prétendra échapper, ou un historien pour diviser encore les tendances en sous-sous-tendances.

Partant bêtement de l’idée que la langue peut aussi servir à se faire comprendre, tentons de cerner le sens communément donné à ces termes.

Extrême-gauche d’abord. Le terme est ambigu d’abord pour une raison historique : la place « butoir » du PCF dans nos classifications politiques. Et le fait que – sauf erreur – personne ne siège physiquement à sa gauche à l’Assemblée Nationale. La chose pourrait changer si le système électoral permettait à des trotskistes d’être élus, par exemple. Extrême-gauche évoque donc « extra-parlementaire » (mais est-ce encore vrai au Parlement Européen ?). Autre acception fréquente : à gauche des réformistes, partisans (au moins en paroles) de la révolution ou de méthodes extrêmes, éventuellement illégales ou violentes pour renverser l’ordre établi. Mais, une fois encore, cela renvoie, dans notre pays au moins, à la place historique du PC : met-on la barre à leur droite ou à leur gauche ? Si l’on retient la seconde solution, faut-il en conclure que le PC est ou était « modéré » ? Il n’est pas certain que cela flatterait certains de ses membre (qui comprendraient « modérément révolutionnaire ») : le PC d’après-guerre pour qui votait presque un électeur sur quatre et qui trouvait que Joseph Staline était un type épatant, était-il un parangon de modération ?

Un parti qui gère des municipalités ou dont les représentants portent des cravates est-il modéré par ses objectifs, par ses méthodes ? Mais un parti en état de catatonie intellectuelle et électorale peut-il continuer à servir de référence de ce qui est extrême ou révolutionnaire ? Inversement, un trotskiste devient-il modéré dès que Drucker le trouve charmant ?

Plus sérieusement : pourquoi rapporter cette notion à une forme du marxisme ? un écologiste partisan de l’écologie profonde ou un libertaire non violent sont-ils des extrémistes de gauche ? quel critère appliquer au sein de la nébuleuse altermondialiste ?

La radicalité de certains de ses membres n’a rien à voir avec une supposée positions sur la dictature du prolétariat, que ce soit sur le plan des théories (partisans de la déglobalisation ou de la création de zones « libérées » autonomes ou alternatives) ou par leurs actes (black blocs par exemple dont la culture marxiste n’est pas toujours le point fort). Et pourtant, ils sont bien à une extrémité de l’arc politique. Mais pas faciles à classer pour autant. Ainsi de membres des black blocs sont plutôt de la tendance balayette et coup de boule que dialectique et leurs références culturelles sont plus proches de Fight Club et Matrix que de Negri et Agamben. Résultat : il est parfois difficile d’approfondir la question avec eux.

Faut-il alors revenir au vieux mot de « gauchiste » ? Là encore la notion est très datée : certes Lénine dénonçait en 1920 comme « gauchiste » (et symptôme d’une maladie infantile) quiconque critiquait sa ligne « sur sa gauche » : Allemands, Hollandais et Italiens de le III° Internationale, « conseillistes ».

Mais le terme « gauchiste » a été popularisé en Mai 68, là encore pour désigner indistinctement tout ce qui débordait le PCF et le considérait comme révisionniste et/ou autoritaire. Dans le langage populaire groupuscule, gauchiste et soixante-huitard sont devenus synonymes. Globalement, l’expression renverrait à la trilogie trotskistes, maoïstes, anarchistes (bien qu’il ne soit pas du tout certains que les premiers ou les groupuscules qui les représentaient aient été des éléments moteurs de Mai, au moins au début). Or les premiers se considèrent comme les vrais bolcheviks. Les seconds oscillent entre des tendances marxistes-léninistes pures et dures et l’insaisissable « spontanéisme ». Les derniers, les libertaires, horrifiés en particulier à l’idée de cohabiter avec les trotskistes, héritiers du boucher de Kronstadt, grand fusilleur de marins et d’ouvriers, servent un peu de catégorie fourre-tout où ranger par exemple les situationnistes. Or comme le disait un des leurs définissant le situationnsime :

« Vocable privé de sens, abusivement forgé par dérivation du terme précédent. Il n’y a pas de situationnisme, ce qui signifierait une doctrine d’interprétation des faits existants. La notion de situationnisme est évidemment conçue par les anti-situationnistes. » (Internationale Situationniste)

Par ailleurs l’emploi de « gauchisme » dans les années 70 en fait quasiment un équivalent de « contestation », y compris dans le domaine artistique : toute expression artistique qui se veut avant-gardiste et prétend saboter l’ordre établi (fut-il symbolique) gagne ainsi ce label. D’autres relèvent fièrement le terme de gauchisme pour en faire comme Daniel Cohen-Bendit « le remède à la maladie sénile du communisme » avant de se reconvertir dans les droits de l’homme et l’écologie (de « nous sommes tous des juifs allemands » à « nous sommes tous des tibétains », la nuance n’est pas que géographique).

Ceux qui voudraient donner un sens plus précis au mot-valise de « gauchisme », peuvent se référer à un livre de Gombin datant de 1971 sur les « Origines du gauchisme » : il commence par le définir comme « alternative au marxisme léninisme », ce qui excluait tout mouvement prétendant seulement critiquer le stalinisme (chose que les maos ne faisaient certainement pas) mais aussi toute doctrine se réclamant d’un « vrai » léninisme comme remède à la bureaucratie soviétique ou dérivée. Bref les non- léninistes seraient plutôt anti-autoritaires et surtout méfiants à l’égard des médiations et des minorités éclairées. Le gauchisme « allant de la révision du marxisme à sa négation », rejette toute idée d’un parti avant-garde du prolétariat et est centré sur l’idée d’autogouvernement ou d’autonomie à tous les échelons (rappelons que ce livre est écrit au tout début des années 70, avant que l’on commence à parler d’autonomie ouvrière en Italie). Ayant ainsi exclu ce que 90% des gens comprennent par gauchisme, Gombin renvoie à plusieurs éléments :

– un révisionnisme philosophique, comme celui de Korsch et Lukacs

– des penseurs « critiques de la vie quotidienne » comme Henri Lefebvre, Castoriadis et l’équipe de Socialisme ou Barbarie, les situationnistes…

– le communisme dit « des conseils » (luxemburgisme allemand, conseillisme de Pannekoek en Hollande, diverses expériences en Russie ou en Hongrie, tout cela au début du XX° siècle).

Le gauchisme tel que le conçoit Gombin est bien plus un projet théorique qu’une pratique ; un mouvement en gestation dont cette liste d’auteurs anciens, marginaux ou peu lus (les gens qui se prennent une soirée pour relire de vieux numéro de Spartacus, revue des années 20, avant l’émeute du lendemain sont assez rares) . Ce serait donc plutôt un élargissement du marxisme que Gombin définit : « Telle qu’elle est en devenir, la théorie gauchiste est aussi tributaire d’influences disparates. Elle tient du marxisme son projet de transformation radicale mais elle conçoit la radicalité autrement et de façon plus large. Elle accepte la notion marxienne de lutte des classes mais elle y fait entrer tous ceux qui n’ont pas la maîtrise de leur propre vie et la direction de leurs activités. Elle élargit ainsi – singulièrement – la gamme des aliénations qui pèsent sur l’individu et rompt avec l’économisme marxiste. Elle étend donc le « front des luttes » en se refusant à se limiter au cadre de l’entreprise. Elle porte la bataille jusqu’au coeur de la vie quotidienne. » On commence à comprendre que le gauchisme supposerait à la fois abandon du déterminisme historique (contradiction des forces productives et des moyens de production, prolétariat comme classe messianique) et insistance sur l’aliénation (y compris sexuelle, familiale…).

Ce terme de gauchisme se prêtant à trop d’interprétations, retrouvons-nous un terrain plus ferme en nous reportant à celui d' »ultra-gauche » ? Voilà les érudits renvoyés à un second livre « Histoire générale de l’ultra-gauche » de Christophe Bourseiller en 2003. Dans ce travail de référence (évidemment contesté par bon nombre d’intéressés) l’auteur commence par classer ultra-gauche nombre de ceux que Gombin classait gauchisme : partisans de Rosa Luxemburg et communisme dit des conseils, communisme dit « de gauche » apparu au sein de la III° internationale dans les années 20, « bordiguistes » italiens (Amadeo Bordiga fondateur du Parti Communiste d’Italie ancêtre du PCI en 1921, puis de son propre Parti Communiste International en 1952 reste léniniste mais dénonce dans la politique d’anti-fascisme un leurre destiné à détourner de la lutte des classes). Plus divers mouvements tentant une synthèse entre marxisme et tradition libertaire, plus les situationnistes.

Bref le concept se définit une nouvelle fois négativement : il s’agit des partisans d’un « autre communisme », ceux qui ne sont ni trotskystes, ni maoïstes, ni anarchistes « classiques », la quatrième famille, en somme…

Du fait que le livre ne citait guère d’exemple postérieur à 1980 (et qu’il semblait exclure des phénomènes comme les autonomes et les altermondialistes) on ne peut pas vraiment dire qu’il soit d’un grand usage pour décrypter l’actualité la plus récente.

On peut considérer la postérité de Pankoek ou celle de Bordiga comme négligeable sous la V° République.

Ultra-gauche regroupait donc essentiellement : les situationnistes, plus des anars tentant une impossible synthèse avec le marxisme, un peu à la façon de Daniel Guérin. Si les premiers n’ont guère rassemblé les masses (au moment de sa dissolution en 1972, l’Internationale Situationniste comptait dix-sept membres), le talent d’un Debord, d’un Vaneigem ou d’un Sanguinetti leur ont donné une place importante dans la vie culturelle. Il y a des expositions sur le situationnisme à Beaubourg et La société du spectacle est partout citée (y compris dans les milieux des médias et de la publicité qui réduisent souvent la thèse de Debord à un truisme : nous vivrions dans une société où tout est gouverné par l’apparence). Quant aux anarcho-communistes, les frontières du courant ne sont pas très nette : renvoie-t-elle à des distinctions datant du XIX° siècle : descendants de Bakounine l’anti-marxiste, contre enfants de Kropotkine plus tentés d’intégrer le projet économique du communisme à la haine de l’État anarchiste ? Pas simples. Admettons pourtant.

On peut concéder à Bourseiller que le maoïsme a quasiment disparu pour d’évidentes raisons d’évolution de la Chine (même s’il en existe de bizarres survivances au Pérou, en Inde et au Bhoutan) et que la catégorie n’est plus pertinente (sinon pour l’appellation d’ex-maoïste prisée dans les salons et les rédactions où on y voit bizarrement une preuve d’idéalisme juvénile).

Admettons aussi que la famille trotskiste est un continent bien repéré avec ses pablistes, ses lambertistes…, encore que la récente transformation de la Ligue Communiste Révolutionnaire en NPA, visiblement décidée à profiter de tous les courants dans l’air du temps (traduisez : les nouvelles luttes) et à infiltrer l’altermondialisme pose problème.

Quant à la nébuleuse anarchiste, nous souhaitons bien du courage à qui voudrait la classer. On voit certes subsister de courants « classiques ». On peut, par exemple, situer à peu près des mouvements comme la CNT (Confédération Nationale du Travail), ou Alternative libertaire en se référant à des notions historiques comme « anarcho-syndicalisme » ou « anti-autoritaire ». Mais le terme anarchiste ou anarcho-quelque-chose traîne dans nombre de désignations (anarcho-punk, anarcho-écologisme, anarcho-primitivisme, anarchisme non violent, anarcho-hacktiviste sur Internet) qui découragent l’inventaire, sans compter des néologismes plus intellectuels. Voir l’anarchisme épistémologique de Feyeraband ou la notion récemment introduite de « post-anarchisme » pour désigner un courant intellectuel inspiré de Foucault et Deleuze (une notion qui semble surtout renvoyer à un apax : l’unique cas de Daniel Colson, dont les travaux sont par ailleurs remarquables). Entre styles de vie et pratique insurrectionnelle, la notion d’anarchisme se dissout d’autant plus qu’elle recouvre des pratiques par définition provisoires et relatives.

Nous épargnerons au lecteur une tentative de définition du mot autonome depuis l’autonomie ouvrière italienne des années 70 jusqu’à la fameuse « mouvance anarcho-libertaire » de Michèle Alliot-Marie. Reste pourtant qu’une fraction – certainement peu nombreuse en France – se définit par son refus des organisations de la trilogie mao-trotsko-anarchiste, et par la recherche de conquêtes ici et maintenant sans attendre le grand soir brillamment organisé par la bureaucratie des sachants.

Un meilleur connaisseur que nous parviendrait peut-être à établir un tableau cohérent des tendances au sein de cette gauche radicale ou assimilée, mais nous le défions de trouver un vocabulaire simple universellement accepté pour le décrire.

Au total pourquoi cet émiettement ?

Il peut certes renvoyer à une tendance centrifuge, fratricide, pinailleuse et scissioniste des groupuscules.

Mais il y a sans doute d’autres explications à notre impuissance à structurer la nébuleuse.

La première est qu’il devient impossible de relier une tendance de la gauche radicale à un modèle (ou même à la critique d’un modèle à dépasser). À notre connaissance, s’il existe encore un cercle de solidarité avec Heinrich Honnecker, personne ne se réclame de la pensée-kim-il-sung-baby en France, ni ne prétend plus voir nulle part un pays du socialisme achevé. On peut donc considérer que l’époque des « modèles » chinois, albanais, autonome yougoslave et autres et révolu : l’ensemble de la gauche radicale, libérée du principe de réalité, soit assume son utopie (une société écologique et sans classes encore à inventer), soit refuse des notions comme prise de pouvoir ou modèle, faisant confiance à l’inventivité des masses pour découvrir et la fin et le moyen. Dans les deux cas, elle est créditée d’avoir été antitotalitaire puisqu’opposée aux socialismes « réels » autoritaires et est soulagée de la peine d’assumer le bilan d’une réalité historique concrète.

Cette crise des modèles correspond aussi à une crise du marxisme. Certes il se trouve encore de brillants relecteurs de Marx et d’autres moins brillants dont l’unique argument est que le vieux a été trop vite enterré puisque le capitalisme est encore susceptible de subir de graves crises. Mais globalement, la vulgate est tombée en désuétude. L’indignation face à la malfaisance du système global néo-libéral a largement remplacé les froides analyses en termes de rapports de force (même si, on s’en doute bien, il doit y avoir des camarades qui relisent Que faire ? de Lénine (1902) pour analyser les problèmes de la crise économique de septembre dernier).

Corollaire : la gauche radicale ne se détermine par une combinaison quelconque – il en fut d’infiniment plus subtiles – des termes : impérialisme, classe bourgeoise, idéologie, pouvoir d’État, état des forces productives, le but étant de savoir qui détermine quoi en dernière instance. L’extrême-gauche ou classée comme telle se dessine par la radicalité de ses refus, par sa capacité d’être plus « anti » que la gauche classique. Ce faisant, elle renonce à deux des thèmes qui faisaient sa spécificité : une théorie de la prise de pouvoir d’une part et d’autre part, la définition d’un acteur révolutionnaire. Bien sûr les analyses des groupuscules des années 70 persuadés d’être à la veille de la guerre civile ou de représenter les masses prêtes à se soulever semblent délirantes avec le recul du temps.L’extrêmisme se jugeait alors au dosage de trois éléments : impatience, maximalisme et confiance dans les masses.

Mais au moins ce discours faisait sens.Le passage d’une mythologie de l’avènement de la société idéale à une mythologie des résistances n’est pas une clarification.

Désormais, dans chaque « lutte » qu’elle soit contre le G8 ou le CEP, contre des licenciements ou sur un « thème de société », qu’elle se dise anti-raciste ou anti-front national, dans la protestation contre Sarkozy ou dans les grands forums altermondialistes, les éléments le plus actifs ou les plus durs se rattachent toujours à une nébuleuse trotskyste ou anarchisante au sens le plus large. Cela prouve quelque chose sur leur capacité de mobilisation, leur motivation ou leur méthode, cela n’apprend rien sur leur idéologie, surout si elle doit se réduire à dénoncer plus fort que les autres le complot néo-libéral.

La thématique altermondialiste a rajouté à cette confusion. D’une part, en faisant cohabiter des partisans d’une humanisation, d’un contrôle ou d’une moralisation de la mondialisation avec des révolutionnaires en quête de vecteurs de propagande. D’autre part en s’abstenant de définir clairement son ennemi : les gouvernements, le Système économique, l’idéologie néolibérale et ses tenants, l’Empire… Une idéologie, un régime de propriété, des gens, des structures politiques ?

Troisième facteur de dissolution : les nouvelles théories du pouvoir. La question de la prise de pouvoir, et les questions annexes qui en découlaient sur l’auto-organisation des masses ou la destruction plus ou moins rapide du pouvoir d’État ne font plus recette. La galaxie altermondialiste s’intéresse aux notions d’anti-pouvoir (comme Holloway qui propose de ne pas rechercher à prendre le pouvoir «à la manière des révolutionnaire du passé », mais «l’exercer, ici et maintenant, chacun à sa manière »), à celle de contre-pouvoir, aux zones d’autonomie…. Le nouveau militantisme altermondialiste est plutôt individualiste ou à la carte : chacun peut décider de se concentrer sur son démon (la violence faite par le système à la terre, aux cultures, à la dignité de l’individu, aux étrangers et aux migrants, au Sud en général…) et de dessiner son propre parcours d’affirmation de soi et de résistance/désaliénation personnelle.

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