Du discours nationaliste

Universellement dénoncé comme ennemi de l’Universel, réduit d’un côté au statut d’obstacle mental contrariant la mondialisation heureuse, assimilé ailleurs à une haine de l’Autre, donc à un alibi de l’autoritarisme et de l’agressivité, le nationalisme n’a plus guère de partisans avoués. Du moins guère d’académiquement présentables : ses élaborations doctrinales sont plutôt discutées comme symptôme où l’intellectuel découvrirait une pathologie. Celle d’une crispation identitaire sourde aux leçons de l’Histoire ou le signe avant-coureur d’un fascisme populiste qui viendrait, le nationalisme a mauvaise presse.

L’idée nationaliste – ce ne fut certainement pas le cas il y a quelques décennies – fuit la définition pour de multiples raisons. Les unes sont de fond : la difficulté de le situer par rapport au patriotisme, au souverainisme, au fascisme (dont des formes peuvent être internationalistes, supranationales et/ou ethnistes)… Les autres sont historiques et liées à la crise de la Nation même : menacée par le haut par les pouvoirs et les flux de la globalisation, par le bas par la multiplication des communautés ou communautarismes ou encore par l’influence d’une « société civile » souvent sans frontières au moins par ses valeurs.

Et pourtant le phénomène nationalisme prolifère (comme le phénomène Nation : voir le nombre de nouveaux États qu’accueille l’ONU, et le nombre de nationalistes ou séparatistes qui s’efforcent de créer le leur). La loi du retour du refoulé vaut aussi en ces domaines.

Autre difficulté, même dans son acception renanienne volontariste ( « plébiscite permanent »), la nation – et à plus forte raison le nationalisme comme primat de l’appartenance nationale déterminant des valeurs politiques – suppose du croire ensemble. Croire en une communauté de destin pour l’avenir, mais aussi croire en un passé, souvent mythifié et consciemment mythifié (y compris sous la forme plaisante de « nos ancêtres les gaulois »). Un Nous, cela demande de la transmission, de l’émotion, des rites, des fraternités, des inimitiés, des vibrations, des dangers… pour se nouer.

Réduit souvent à une plainte sur l’identité menacée, le discours nationaliste parle de ce Nous dont il affirme l’évidence mais dont il lui faut constamment démontrer la légitimité et fixer les frontière. La preuve en question s’administre de moins en moins par un discours sur la Naturalité du fait national (d’où découlerait sa prééminence, à la Maurras) ou par des analyses sur l’exceptionnalité : le caractère particulier d’un peuple, voire d’un Urvolk, essentialisé et porteur d’une mission particulière dans le concert des Nations. Elle se fait davantage par une affirmation de ce qui est commun (et qui pourrait disparaître) ; or cette affirmation est souvent au moins autant affaire de relation et de code que de contenu de la rhétorique. De relation lorsqu’elle se manifeste par le partage de l’émotion musicale par exemple ou par l’exemplarité romanesque (nous n’osons parler de storytelling ). De code lorsqu’elle porte sur la définition de la langue authentique ou sur l’emploi de vocables ou de grilles (historiques par exemple).

Du coup, ce discours fleurit dans bien d’autres registres, cinématographiques, musicaux, littéraire, journalistiques… qu’ouvertement politique et programmatique. Certains seront tentés d’analyser la chose en termes de persistance (telle celle des stéréotypes ou des mythes fondateurs dont tous seraient imprégnés mais que certains réactiveraient pour les exploiter) : le nationalisme traduirait en somme une doxa dont l’usage de la raison critique pourrait nous délivrer. D’autres insisteront sur l’intentionnalité, sur la formation délibérée voire manipulatrice des catégories du discours. Ils auront tous forcément raison a minima sur un point : le discours nationaliste est par nature autoréférent et autoproducteur. Il absolutise des traits dont la critique pourra toujours montrer la relativité (peu importe : leur fonction est mobilisatrice pour ne pas dire romantique) ; il implique une stratégie de mobilisation, défense et expansion puisqu’il se voit menacé par d’autres stratégies (mondialistes, particularistes…) : tout nationalisme est un constructivisme.

Raison de plus pour explorer toutes les dimensions de ce discours et affronter par la critique le paradoxe d’une recherche sur les universaux latents dans des relativismes assumés.

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