La mort volontaire au Sri Lanka

Tigres tamouls, kamikazes et spectacle terroriste

Au Sri Lanka, la fin de la guérilla tamoule sembe maintenant confirmée, après des milliers de morts et des décennies d’un conflit auquel nos médias ne s’intéressaient guère (faute, sans doute, de pouvoir distinguer des bons ou des méchants ou des modernes et des archaïques). C’est une des rares occasions – la dernière peut-être- où l’on parle un peu des Tigres Tamouls et leur chef depuis 1979 et fondateur Vellupillai Prabhakaran qui vient d’être tué : en une trentaine d’années, il a transformé un simple mouvement d’étudiants séparatistes représentant une ethnie minoritaire (les Tamouls hindouistes ont été largement instrumentalisés voire importés par le colonisateur britannique) en la guérilla la plus efficace du monde et surtout en la plus grande fabrique de kamikazes. Sri Lanka (dont on oublie que le nom officiel depuis l’indépendance en 1972 est République démocratique socialiste du Sri Lanka) a probablement perdu 100.000 morts du fait de cette guerre longue et oubliée dont sans doute 70.000 depuis 1983, date officielle du début de la guerre civile et  époque où le LTTE (Tigres de libération de l’Eelam Tamoul) a prédominé au sein des mouvements indépendantistes. Même si l’on sait que de tels chiffres sont à prendre avec précaution, l’ancienne Ceylan, pays de très ancienne culture boudhiste et où coexistent des communautés musulmanes et chrétiennes a subi des pertes monstrueuses, tout continuant à présenter aux touristes l’aspect d’un petit paradis sur terre, hors périodes de tsunami.

Le LTTE présente de nombreux traits spécifiques comme par exemple d’être une des rares guérillas dotée d’une marine et d’avoir employé des avions-suicide, son idéologie, mélange de marxisme, de nationalisme et de culte du chef, sa façon de gérer ses appuis diplomatiques, l’Inde d’abord (jusqu’à ce que les Tigres soient soupçonnés de l’assassinat de Rajiv Gandhi par une tamoule en 1991), puis la Chine, ou encore la place que tiennent les femmes combattantes dans ses actions,…

Les Tigres ont aussi  un affreux record : celui des attentats suicides. Depuis au moins vingt-deux ans ( le black tiger day du 5 juillet, attaque au camion piégé, commémorée depuis par le mouvement tamoul) les combattants (et les combattantes) qui portent des capsules de cyanure, se font exploser avec régularité. Et du reste avec efficacité : un attentat des tigres de 2006 tua sans doute plus de cent personnes.

Le premier enseignement est que l’attentat suicide n’est en rien un monopole musulman.

Une étude « classique » de 2003 sur ce thème effectuée par Robert Pape sur une base de données universitaire (!) avait même démontré que les Tigres, théoriquement laïcs et marxistes-léninistes, avaient réalisé (avec leur 315 actions kamikazes pour la période ) une part majoritaire des attentats suicide de 1980 à 2003, sans oublier que parmis ceux qui étaient revendiqués par des groupes palestiniens ou libanais, clasés comme jihadistes arabes, un bon nombre avaient été accomplis par des chrétiens ou des marxistes.

Un effet post 11 Septembre, avec la prolifération des attentats suicides – soit dans le cadre des mouvements nationaux comme en Irak, en Tchétchénie, au Cachemire soit au service d’un jihadisme international – pourrait changer ces données, mais pas le principe : ce n’est pas une religion particulière qui incite (en contradictions avec ses propres principes) les gens à se transformer en bombes humaines.

Par ailleurs, nombre de causes – laïques ou religieuses- ont été capables de susciter des vocations de martyrs sans promettre des mythiques houris du Paradis. À commencer par l’Armée Rouge japonaise gauchiste et propalestienne, qui, plus que les tamouls, lança cette horrible « mode », bientôt reprise par le Hezbollah.

Et qui plus est, c’est efficace. Les attentats suicide, sans même parler de leur effet ravageur sur le moral des adversaires, sont « techniquement » supérieurs en termes de rentabilité létale. Ils tuent davantage, puisqu’ils permettent de s’approcher davantage de la cible, et, bénéfice collatéral, que l’auteur de l’attentat ne risque pas de livrer son réseau au cours de l’interrogatoire qui suit sa capture. Pour qui raisonne de façon glacée et en considérant le prix d’une vie humaine (au moins celle d’un volontaire souvent peu formé) comme quantité négligeable, l’attentat suicide est donc avantageux et en termes militaires et en termes techniques, au moins à un certain stade de la « lutte ».

Si l’on remonte très en amont, l’attentat suicide n’est pas l’exception, il est plutôt la règle du terrorisme. Dans une première phase, ceci vaut dans la mesure où le terroriste (ou le régicide, ou le tyrannicide qui en sont les ancêtres) doit souvent s’approcher de sa cible, a priori un puissant entouré d’une garde armée. Les zélotes (d’un mot grec qui signifie « zélé, dévoué »- hébreux en lutte contre les Romains le pratiquent systématiquement au début de notre ère. Flavius Josephe décrit la façon dont ces « sicaires » (on les nomme ainsi car ils utilisent un poignard facile à dissimuler sous ses vêtements, la sica) non seulement meurent sans crainte au cours d’attentats contre des Romains ou des « collaborateurs », mais aussi comment ils se suicident en masse, assiégés dans Massada. Les fameux Assassins dirigés par le Vieux de la Montagne, des chiite ismaéliens, feront la même chose mille ans plus tard : échapper à la mort après avoir tué la victime désignée serait considéré comme un signe d’infamie.

Si le pistolet et la poudre donnent un temps de répit (très relatif) au conspirateur (voir la machine infernale de la rue Saint Nicaise contre Bonaparte, par exemple), il a de fortes chances de périr sous la main du bourreau et l’accepte généralement avec calme. Les populistes russes qui lanceront la grande vague terroriste qui tuera notamment Nicolas II, mais aussi des centaines d’autres dans leur pays, assument fièrement leur destin de promis à la mort

Comme l’affirmait une Affiche apposée à Saint Pétersbourg en 1862  » À vos haches ! Abattez sans pitié le parti des tsars comme il est sans pitié dressé contre nous. Abattez-les sur les place si cette bande de chiens ose vous chasser à coups de pied ! Abattez-les dans les rues des villes de province et sur le boulevards des métropoles ! Abattez-les dans  les villages et les hameaux ! Si nous venions à échouer, si nous devons payer de notre vie notre tentative d’aider les êtres humains à conquérir leurs droits, nous monterons sans peur sur l’échafaud et poserons sans crainte la tête sur le billot »

Reste pourtant une différence entre le fait d’accepter un mort presque certaine après avoir frappé l’ennemi (ce qui peut être le cas d’un soldat héroïque refusant de fuir ou de se rendre) et la perspective de transformer son corps en arme (lumière et chaleur) et sa mort en contagion mortelle, pour toucher le plus grand nombre d’assistants (le plus souvent innocents du fait de ce processus indiscriminant). Le kamikaze tue non pas malgré qu’il périsse, mais parce qu’il veut mourir.

Non seulement le kamikaze (une désignation qui fait horreur aux Japonais qui rappellent que leurs aviateurs attaquaient des cibles militaires) calcule une économie de la mort (effet multiplicateur de sa propre mort), mais il calcule aussi un effet symbolique, souvent accentué par une amplification médiatique : son exemple sera contagieux par son horreur même, comme la peur qu’il instillera à l’ennemi se répandra comme un virus. Sa mort est faite pour être vue et répercutée au-delà de sa valeur militaire immédiate.

Une occasion pour nous de reprendre un article sur les kamikazes que nous avions publié dans Medium.

À télécharger ci-dessous.

4a13decdb9066.pdf

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