Désinformation et technique

À chaque média sa forme de mensonge

La désinformation ne peut se réduire une compétition entre « nouvelles » vraies et fausses. Elle n’a pas qu’un objet, elle a un trajet, c’est un contenu qui suppose un contenant : il lui faut des vecteurs de propagation, des multiplicateurs, bref des médias. Or, on ne croit pas de la même manière à l’époque de Gutenberg ou de CNN. De même, on ne désinforme pas de la même manière selon que l’on fait imprimer des pamphlets contre le souverain, que l’on truque un reportage vidéo ou que l’on attaque les forums de discussion.

L’instrument technique détermine :

– Ce qui est énonçable : le complot sioniste, le Prolétariat ou le sens de l’histoire passent mal à la télévision, le regard d’un réfugié dans un camp se décrit difficilement dans un courriel, mais un dossier technique sur les défauts d’un avion est accessible à des millions de gens qui fréquent les forums.

– Le mode de preuve : à l’heure de la télévision, ce qui n’est pas vu n’existe pas, une guerre sans image n’est pas une guerre, mais un mort en direct condamne une cause, sur Internet des milliers de gens peuvent répéter un bruit issu d’une source officieuse unique.

– Le temps de circulation : une information touche toute la planète en quelques heures, un démenti trois jours après n’intéresse plus personne ; sur la Toile une annonce que personne n’a eu le temps de vérifier pénètre sur le réseau instantanément.

Tout média impose sa hiérarchie de ce qui est important, crédible, séduisant, probant, etc., son style de rhétorique, sa mémoire, sa temporalité, sa portée géographique, sa relation avec le récepteur. Aucun n’est par nature plus véridique qu’un autre, mais chacun a son mode d’usage et de mésusage. Chaque type de désinformation a son indice de performance propre sur chaque média. Selon les époques, un éditorialiste sous influence, un témoin télégénique ou une bonne pratique des moteurs de référencement garantissent le succès.

La mondialisation de l’information et prééminence de la télévision semblent fournir des conditions favorables. Ne suffit-il pas « d’injecter » quelque part les images voulues pour être certain qu’elles seront reprises dans le monde entier ? L’avidité du nouveau et sensationnel n’est-elle pas le meilleur atout pour une  » Ce n’est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l’emportera dans les conflits de demain, mais celui qui racontera la meilleure histoire  » dit John Arquilla , ? L’image émotionnelle, simplificatrice, vite diffusée et agissant vite, ne laissant pas le temps de la réflexion, dotée de la force du « c’est vrai, je l’ai vu », plus difficile à réfuter qu’une phrase, plus facile à réorienter insidieusement à travers un commentaire ou un montage insidieux, l’image n’est elle pas un outil plus efficace ? La télévision est le média de l’indignation : comment résister au regard d’un enfant ou au passage à tabac et rappeler que la souffrance d’un homme ne prouve rien sur la justesse de sa cause ? Pascal remarquait déjà qu’il y a des martyrs qui se font tuer pour les bonnes et mauvaises causes et que cela ne prouve pas grand-chose. Mais cette pensée-là date d’avant la télévision, du temps du livre roi. Toute hiérarchie disparaît au profit de l’urgence : cette répression d’une manifestation là-bas à l’autre bout du monde me touche maintenant et me fait peut-être oublier dix guerres dont on ne parle plus ?

Pour Paul Virilio “Faute d’une nécessaire culture de la désinformation, du moins nous faudrait-il suivre le conseil du stoïcien antique recommandant à un ami de ne pas tout rapporter aux yeux et le mettant en garde contre le trop-plein du regard” . De là à penser que, technologie aidant, la télévision se prête à toutes les manipulations, il n’y a qu’un pas.

Quitte à décevoir les critiques par notre indulgence à l’égard de la télévision, nous mettrons un bémol pour au moins trois raisons

– Le crime parfait est rare. Il y a une telle prime au scoop, tant de journalistes indépendants qui scrutent le moindre reportage, cherchent l’élément suspect ou ce qui aurait échappé à la vision officielle. On voit proliférer les reportages sur les reportages, entendez sur les coulisses de la télévision, les enquêtes sur les grands affaires qui remuent l’opinion, des émissions ayant vocation d’apprendre à lire les images . Voir la façon dont des journalistes ont obligé les services de presse de l’Otan à reconnaître publiquement qu’ils avaient passé un film de bombardement en accéléré, ce qui donnait l’impression qu’un train frappé par erreur roulait plus vite que dans la réalité. Ou encore l’accusation faite à la télévision serbe d’utiliser des images anciennes d’Ibrahim Rugova (que l’on disait mort) pour faire croire qu’il négociait avec Milosevic. Or ces images étaient parfaitement authentiques et Rugova vivant.

– Le public est moins réceptif qu’on ne le croit généralement. Il est nourri par une culture de la parodie, celle des Guignols, du scepticisme, celle du « info ou intox ». Son attitude est souvent distanciée et rigolarde, il est plus enclin à chercher le ridicule ou le couac qu’à tout croire avec enthousiasme. De façon plus générale, la latitude d’interprétation, les lectures différentes que peuvent faire les spectateurs sont beaucoup plus vastes qu’on ne le croit souvent face à une image télévisée .

– Une opération de désinformation isolée n’est rien si elle rencontre un courant déjà dominant. Toute tentative de mobilisation de l’opinion par des images vraies ou de purs trucages se heurte à la concurrence. Il faut s’emparer d’un capital de temps et d’émotion forcément limité.

Une information que l’on mettra en vedette écrasera toutes celles qui seront noyées dans le flot informationnel, ce qui équivaut à une censure. Personne ne faisait saisir les images des cadavres décapités par les Tchétchènes ou n’interdisait de faire des reportages sur la guérilla tamoule au Sri Lanka au moment où toutes les télévisions parlent des otages des Philippines. Simplement, il s’instaure un consensus de fait sur ce qu’il est convenable ou intéressant de mettre en lumière. Le pouvoir général de la télévision est ailleurs : discriminer entre ce qui est visible et ce qui est ignoré, déterminer plus que le contenu les objets et les catégories du débat, imposer moins ce que l’on pense que ce qui est pensable.

Internet

Pour sa part, Internet s’est souvent révélé le domaine où la mauvaise information chasse la bonne. Il manque des procédures d’accréditation ou de vérification fiables. Ce que nous avons théoriquement gagné en pluralité de sources d’information, il se pourrait que nous l’ayons perdu en capacité de vérifier les sources ou en temps de réaction. Comment la vieille désinformation joue-t-elle de tant de mésinformation potentielle ?

La technique change les facilités, les fragilités et les finalités de la désinformation.

La facilité de la désinformation s’accroît.

La production est simplifiée La fabrication de faux, y compris de fausses images numériques parfaites, est à la portée de tous les logiciels. Leur introduction sur Internet, parfois de façon anonyme et plus vite que les grand médias, est accessible à tout un chacun. Plus besoin d’imprimerie ou de bureaux, plus besoin de soumettre sa prose à un directeur de publication pénalement responsable.

La propagation – cela va de soi – est plus commode : les réseaux échappent à toutes les frontières ou à toutes les censures

La réception rencontre moins d’obstacles : l’énorme masse de l’information disponible, plus le nombre de sites ou de médias classiques qui se recopient mutuellement. Le tout n’encourage guère l’esprit critique.

Ceci peut se reformuler en termes de vulnérabilités.

– Dans l’espace : sans frontière ni censure pour arrêter les rumeurs , nul ne contrôle la diffusion d’une information sur son territoire.

– Dans le temps, ou plutôt à cause du temps : la vitesse de propagation est telle que toute réaction est tardive.

– La fragilité est aussi psychologique et médiatique. Les institutions sont de plus en plus sensibles aux affolements de l’opinion nationale ou internationale, amplifiés par les sondages et impulsés par des médias moralisateurs. Les entreprises sont dépendantes de leur image. La Bourse se panique pour une rumeur électronique . L’air du temps est réceptif à toutes les révélations sur des épidémies, des manipulations, des catastrophes, des dangers de la technique, des secrets d’État.

Enfin les finalités changent :

Il y a davantage de raisons de recourir à la désinformation et autres armes du même métal dans le cadre d’une « infoguerre » . Ainsi, les stratèges du Pentagone envisagent des scénarii de paralysie des infrastructures informationnelles de l’adversaire et d’opérations psychologiques sur son opinion.

Il apparaît de ce fait de nouveaux acteurs dont on ignore s’ils sont au service d’États ou d’entreprises, criminels ou militants. Ils peuvent être à la recherche d’expériences gratifiantes, comme répandre le plus gros canular ou réussir un exploit technologique, mais aussi à la poursuite de buts politiques comme « punir » un gouvernement ou une société.

Internet est un médium de contagion, pour les messages comme pour les virus : contagion de correspondant à correspondant, contagion des sources et des thèmes (le déplacement hypertextuel n’étant qu’une forme de l’association d’idées). …

Plusieurs conditions jouent en ce sens :

– Facilité de publication. Atteindre l’opinion est à la portée de tout possesseur d’un modem. A la différence des médias classiques, il ne faut ni moyens financiers (pas de rédaction, pas de studios, pas de rotatives, pas de papier pas d’envois aux abonnées), ni critères professionnels (pas de journaliste, pas de rédacteur en chef pour couper ou vérifier, pas d’intermédiaire pour élaborer, filtrer l’information, et, dans la plupart des cas, rien qui ressemble à l’image d’un journal, à sa réputation, à sa politique éditoriale, à son « contrat de lecture » avec ses acheteurs), pas ou peu de risque de sanction juridique ou autre. Certes, si tout peut être dit par n’importe qui, on peut penser que tout s’annule ou que les sites délirants n’attireront que les convaincus. Ce serait vrai si Internet ne donnait une prime aux plus habiles à capter l’attention : attirer des moteurs de recherche par une habile présentation de mots-clefs. Et comme c’est par excellence le domaine du copier/coller et que la citation, voire le simple renvoi hypertexte, y prolifère, il est de difficile de retrouver la source et la formulation originelle d’une information.

– La vitesse d’Internet fait court-circuit. La propagation est instantanée (au détriment du temps de réflexion et de vérification) et critique, riposte, contre argumentation sont obsolètes. Un journal-papier a une journée ou plus pour élaborer un article, un journal télévisé quelques heures pour se procurer des images et les monter. Internet vit en temps réel : il a fallu quelques secondes pour que la planète lise le rapport du procureur Starr.

Ce qui sera entré une fois sur la Toile (tel le livre du docteur Gubler Le grand secret saisi en librairie ne pourra plus jamais en disparaître. La Toile n’oublie rien et n’efface rien. Se faire abuser est facile, si l’on reprend trop vite des documents douteux (tel fut le cas de Pierre Salinger répercutant la thèse qu’un missile de l’armée avait frappé par erreur le Boeing de TWA en 1996), ou en cas d’intoxication. Ainsi le fameux Matt Drudge , archétype du journaliste Internet qui tire plus vite que les grands médias, s’est fait piéger en reproduisant hâtivement des accusations relatives au passé judiciaire un sénateur qui n’eut aucun mal à le traîner en justice, preuve contraire à l’appui.

– Troisième facteur, culturel, celui-là : la facilité avec laquelle l’information trouve repreneur. Les internautes rassemblés à distance par une passion commune forment un milieu favorable à la diffusion de ces vérités officieuses que sont les rumeurs. Les tendances idéologiques « techno-libertaires » hostiles aux institutions favorisent une mythologie du complot ou de Big Brother. Elle rend ses partisans aussi méfiants à l’égard de l’information mass médiatique que réceptifs à toute version alternative. La fascination de la technique semble crétiniser ceux qui en viennent à la conviction que « c’est vrai parce que je l’ai trouvé sur Internet» et s’imaginent que la rareté (très relative) de leur découverte en garantit la véracité. En une époque dite de surinformation, la Toile est le lieu où fleurit le plus l’idée que « la vérité est ailleurs ».

Le plus jeune média du monde réactive le plus archaïque : la rumeur. Elle se caractérise par son contenu (elle porte sur des sujets amusants, surprenants, croustillants ou scandaleux, souvent en rapport avec de grands thèmes symboliques, l’argent caché, le complot, l’empoisonnement, etc…) La rumeur suppose aussi un minimum de vraisemblance : soit elle dénonce une faute ou un scandale, soit elle relate un malheur, une catastrophe. Elle a un certain degré de rareté et de confidentialité qui lui donne sa valeur d’échange (il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas). Elle semble ou prétend souvent contredire une vérité ou un silence officiel et surtout, surtout elle se réclame d’une source inconnue ou invérifiable, toujours indirecte. Toutes les conditions sont donc réunies pour faire d’Internet son milieu de propagation idéal.

L’existence de communautés d’internautes recherchant la moindre occasion de diffuser et commenter une nouvelle, de lancer une chaîne, de se valoriser en étant les premiers informés le rend aussi réceptifs aux cancans de commères en réunion. Le village global annoncé par Mc Luhan est bien un village, y compris par la médisance et la vacuité des propos.

Le sens des mots

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