Les limites de la progagande

Les psyops et après…

Nous avons autrefois défini le travail de la propagande en temps de guerre par la trilogie dissimulation, simulation, stimulation.

Dissimuler : censurer tout ce qui peut attenter au moral de vos troupes ou de vos civils (ou tout ce qui contredit votre version héroïque de la guerre)

Stimuler : jouer sur des ressorts affectifs éternels : peur, patriotisme, pitié … et réactiver au détriment de l’adversaire les grands stéréotypes.

Simuler : produire une image acceptable (héroïque, propre, manichéenne) des événements à l’intention du public domestique ou étranger.

Ceci reste vrai, mais les conditions d’application des principes changent singulièrement sous nos yeux.

Une des premières missions de la guerre psychologique est de faire oublier une part de la réalité. Il fut un temps où cela se faisait avec de l’encre de Chine et des ciseaux. Quand les images circulent par satellites, il s’agit bien davantage de submerger grâce à l’abondance de sa propre production celles que pourrait produire l’adversaire (ou les critiques de la guerre). Ou encore de décrédibiliser toute information d’une certaine source comme pure propagande.

Ce qui devient plus problématique quand l’adversaire a des relais prêts à propager sa version pour des raisons idéologiques. Dans le conflit israélo-arabe, on voit ainsi circuler dans les deux sens des accusations qui de truquer les scènes de violence de l’Intifada avec des mises en scène et des figurants, qui de contrôler la presse largement acquise au sionisme.

À un degré de sophistication supérieure, les chaînes de télévision et les journaux adoptent parfois un code relatif à la « violence » des images ou à la nécessité de ne pas donner de satisfactions d’ordre symbolique aux terroristes… Ainsi, pendant la guerre d’Irak de 2003, les médias américains refusaient de montrer des morts.

C’était la suite du paradoxe du 11 septembre : ce fut l’événement le plus filmé de l’histoire, mais personne n’a vu à l’écran un seul des 3.000 cadavres, photographes et télévision s’étant autocensurés pour éviter cette horreur qui réjouirait trop ben Laden.

Mieux, lorsqu’il y eut quelques très rares prisonniers américains des Irakiens, la télévision de Bagdad ne se priva pas de les montrer, désemparés et répondant à des questions agressives. Les principales télévisions américaines (dont CNN) refusèrent de diffuser les scènes d’interrogatoire, de donner le nom des prisonniers et même de montrer leur visage : il aurait été attentatoire à la dignité humaine de les laisser voir ainsi humiliés. Les mêmes critères ne semblaient pas s’appliquer aux prisonniers irakiens que l’on pouvait montrer presque nus, les yeux bandés, agenouillés… Mais sur le territoire même des Etats-Unis, les choses étaient compliquées : une chaîne « ethnique » pour philippins pouvait montrer des images et donner des précisions que ne donnaient pas ABC ou NBC sur les prisonniers (dont certains étaient d’ailleurs d’origine philippine). BBC International n’avait pas les mêmes pudeurs que ses cousines américaines…

Seconde grande fonction : celle de déclencheur d’émotions. Si cette notion est tout sauf neuve, c’est peut-être dans la tonalité des affects ainsi stimulés qu’il y a évolution : nous avons vu comment la télévision favorisait tout ressortait à la compassion. Du coup, les guerres tendent à devenir des drames humanitaires appelant une mobilisation d’urgence de la pitié (pitié qui peut se traduire par une volée de missile sur les responsables de ces horreurs). Mais selon la même logique le public se persuade que l’on fait la guerre à des criminels et pour sauver des vies. Le souffle martial qui accompagnait pendant des siècles l’expérience de la guerre le cède à la rhétorique de la pitié. La fonction déclencheur est d’ailleurs presque une conséquence de celle dont nous allons traiter.

En effet, c’est dans la troisième dimension que se manifeste un changement de style. Plutôt que de mentir à proprement parler, il est plus utile de fournir aux médias ce qu’ils attendent. Or ils aiment les « cas humains », les histoires avec un début, un développement et une fin, un personnage auquel chacun peut s’attacher. Ils aiment les récits qui permettent de vibrer et de s’identifier. Ils préfèrent un monde lisible, souvent binaire, mais surtout passionnant. Ils préfèrent ce qui fait du lien et de la relation lorsque le public vibre ensemble.

Et par dessus tout, il est question de « gens » : la télévision, le média du gros plan et de l’intimité, n’est pas pour rien dans cet intérêt. Elle balaie ainsi la tendance à l’abstraction et aux catégories, typique d’une culture de la graphosphère, au profit de «l’intérêt humain» et des « récits de vie». Avec cet inconvénient qu’un tel récit peut n’avoir aucune valeur générale et démontrer ce que l’on veut : dans n’importe quel camp, il y a des gens héroïques, des souffrances insupportables, des victimes innocentes, des violences injustes…

Un monde des petites histoires est un monde sans Histoire avec un majuscule, sans passé, sans rapports de force, sans jeu des intérêts, sans stratégies, sans affrontement de valeurs…, sans autre choix que celui qui sépare les braves gens qui nous ressemblent des salauds.

Produire une pseudo-réalité plus télégénique que la vraie est donc devenu une des principales tâches des responsables de la guerre psychologique. Telle est la technique de scénarisation que d’autres rattachent à la catégorie du «virtualisme» ou encore du «storytelling», cet art de raconter de belles histoires pour motiver les gens, employés dans le management puis dans le marketing politique, puis comme arme de guerre psychologique.

Parmi les « histoires » exemplaires qui marquèrent le récent conflit, il est difficile de faire mieux que celle de l’héroïque et charmante soldate Jessica Lynch blessée, emmenée, emprisonnée par les Irakiens (on suggérait même qu’elle avait été passablement torturée et violée) et finalement libérée par des commandos américains sous les caméras de la télévision. Par la suite, Jessica elle-même révéla qu’elle avait été bien traitée, nullement violée et que le groupe d’intervention qui l’avait secourue dans le plus pur style Rambo courait en fait dans les couloirs d’un hôpital déserté de tout soldat au plus grand soulagement des médecins enchantés d’être débarrassés de la blessée.

La chose semble devenir asse systématique. Ainsi en 2005 le département d’État américain a passé un contrat de 300 millions de dollars avec trois firmes pour une importante opération de psyops en Irak.Ce sont SAIC (Sciences Application International Corporation plutôt orientée vers la réflexion scientifique mais qui s’est surtout fait repérer en modifiant des articles de Wikipedia dans un sens très orienté idéologiquement), SY Coleman surtout pour produire des vidéos, et enfin l’important Lincoln Group.

Il se présente ainsi sur son site : « une société de communication stratégique fournissant à ses clients l’accès à des cultures qu’il a été difficile de toucher par la communication traditionnelle à l’occidentale ». Saic créa l’Iraqi Media Networks un groupe médiatique censé être « local » mais payé par le contribuable (mais qui ne tarda pas à tomber dans les mains de chiites antiaméricains) Quant au Lincoln group, le Los Angeles Times de Novembre 2005 révéla comment il payait des médias locaux pour publier des « histoires vraies » de soldats et des témoignages sur le vif, dont on se doute qu’ils étaient pour le moins passés dans les mains des « speechwriters » de la compagnie.

Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, ABC News se procura en 2005 un document intitulé « La fabrique des héros : Lincoln Group et le combat pour Fallujah ». La firme y expliquait sans ambages comment elle avait mis en valeur l’action des auxiliaires irakiens qui secondaient les troupes américaines lorsqu’elles nettoyèrent Fallujah tenue par les rebelles chiites.

On le voit, une bonne narration peut fabriquer des victimes ou des héros à volonté. Le problème étant d’ailleurs que dans les vraies guerres, il y a de vraies victimes et de vrais héros, pas forcément du côté du Bien ou dans le sens de l’Histoire.

Or la stratégie de guerre psychologique se heurte à des obstacles à la fois culturels et psychologiques.

L’un d’entre eux est le redoutable couple appareils numériques pour enregistrer plus Internet pour diffuser. Comment empêcher deux matons sadiques de photographier les sévices sexuels qu’ils imposent aux prisonniers à Abou Graibh ? Comment interdire aux images immondes de circuler sur le Net ? Comment faire pour que certains clichés (comme celui de l’homme aux bras en croix avec un sac sur la tête) ne deviennent des icônes symbolisant l’humiliation de tous les Arabes et les musulmans ?

Dans le même genre : comment s’assurer que personne ne filme l’exécution de Saddam Hussein et ne fait pas circuler une version révélant tout ce que ne montrait pas la pendaison filmée par la télévision irakienne : les cris de haine accompagnant l’ancien dictateur au supplice, les slogans chiites… bref tout ce qui contredisait la fiction d’un Nuremberg II sur le Tigre.

À une tout autre échelle, la découverte de la puissance et de l’audience d’al Jazeera dans tout le proche Orient a été une surprise pour ceux qui pensaient que CNN garderait en 2001 le monopole dont elle jouissait en 1991.

Second grand obstacle à toute action d’influence en temps de guerre : tout le monde ne suit pas le même code ni n’interprète de la même façon. Là où les Américains appliquent la règle du « zéro mort cathodique », l’adversaire se complaît dans les scènes de violence qui sont pour lui des sacrifices au sens religieux le plus noble : des actes qui plaisent à Dieu et qui instruisent les hommes. Un problème d’autant plus crucial qu’al Quaïda s’est dotée de sa propre maison de production, As Sahab, pour filmer et diffuser des vidéos jihadistes.

Enfin et surtout une grande partie des spectateurs doute des images qu’ils reçoivent et sont tout prêt à se persuader que les guerres qu’ils voient ou les attentats ont été tournés en studio comme dans le film « Des hommes d’influence ». Ou du moins que les scènes ont été arrangées pour des objectifs complaisants et que la vérité est ailleurs. Une scène de violence dans la bande de Gaza, pour un pro palestinien, c’est une preuve supplémentaire de la violence de Tsahal qu’étouffent les médias dominants soumis aux pressions des sionistes. Pour un pro israélien, c’est sans doute une nouvelle manifestation du « Pallywwod », le cinéma qu’organisent les adversaires en promenant de faux blessés devant les journalistes naïfs. À moins que tel le petit Mohamed qui se blottissait dans les bras de son père, la victime n’ait été touchée par des balles arabes.

Bien entendu, les trois facteurs – technologique, culturel ou idéologique et stratégique (la métapropagande) – se combinent. Quelle image retiennent des millions de Chinois des manifestations à propos du Tibet en Avril 2008 ? Ils ont vu des ratonnades de Han et de Musulmans par des extrémistes tibétains. Ils ont vu une sportive handicapée protégeant la flamme olympique contre l’agression d’une brute. Qu’ont vu les autres ? Une répression qui faisait plus de 130 morts et pour certains, qui ont diffusé l’image sur le Net, des policiers chinois en train de se déguiser en moines bouddhistes (en fait des figurants pour un film en 2003).

Paradoxe de l’explosion des médias : loin de nous ouvrir à un grand forum démocratique mondial où personne ne pourrait censurer la vérité, elle a permis à chacun de se blottir dans sa bulle informationnelle, avec sa vérité et ceux qui croient comme lui.

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