L’ennemi à l’ère numérique 4

Cacher : arcanes de la puissance

Chapitre IV Cacher : arcanes de la puissance

« Attention un masque peut en cacher un autre. » Max Ernst

Qu’est-ce qu’un secret ?

Le secret du secret est un mystère anthropologique. Pas plus qu’ils ne mentent, les animaux ne possèdent de secrets. Faute de langage pour décrire le monde, ils ne peuvent rien en dissimuler . Tout au plus, peuvent-ils être eux-mêmes secrets le temps de fuir ou frapper. Le camouflage semble une quasi ou une pré arme. Le mimétisme qui fait se fondre avec l’environnement, la simple absence d’indices de sa présence, la dissimulation du prédateur ou de la proie ne sont pas des secrets. Pourtant ces façons de devenir imperceptible suggèrent un lien avec la traque ou la lutte, avec les premiers arts de la ruse et de la mort.

Si aucun animal n’a de secrets, tous les hommes en possèdent. Tantôt les coutumes ou les tabous leur font obligation de dissimuler une part de leur vie, une partie de leur corps ou un élément symbolique (un nom caché par exemple). Tantôt, comme dans nos sociétés, la loi leur confère un précieux droit au secret : que vaudrait une démocratie sans celui du vote, des opinions ou de la correspondance ? Le droit de s’exprimer sans le droit de se taire ? Chacun apprend la limite entre ce qui peut ou doit être exposé à la connaissance d’autrui et, ce qui est réservé.

Historiquement, ou plutôt préhistoriquement, les premières formes institutionnalisées du secret apparaissent sans doute avec des confréries masculines d’initiation . Elles instaurent une première discrimination non-naturelle au sein du groupe. Société volontaire, souvent tournée vers les tâches de la chasse et de la survie, la clique d’initiés a quelque chose d’agressif, avec ses épreuves et ses lois du silence. L’initié change d’identité en pénétrant les arcanes du secret et en acquérant de dangereux savoirs. Sans même aller jusqu’à énoncer comme Deleuze et Guattari que « Le secret a son origine dans la machine de guerre… » , difficile de ne pas être frappé par la parenté entre secret, violence, conflit. Le secret ressort au domaine de la lutte effective ou potentielle : s’il vit par le don qu’on en fait, il ne peut mourir que par viol ou par trahison.

Le secret existe dans toute société : il est la rançon de la confiance minimale entre ses membres, de même que le conflit est la contrepartie de leur coopération . Le secret se subordonne au conflit, comme élément de protection et d’agression : il n’est qu’une forme particulière de lutte. Elle oppose les détenteurs de connaissances précieuses ou dangereuses à ceux qui tentent de s’en emparer. Le secret instaure une relation à trois : défenseur, information, attaquant. Il se peut qu’il y ait des secrets imaginaires, vides de contenu, il se peut, comme nous le suggère la psychanalyse, qu’il y ait des secrets que l’on se dissimule à soi-même, jouant deux rôles à la fois avec son inconscient . La triade du secret se perpétue en tous temps et en tous lieux.

Donc pas de société sans secret. La vie sociale repose sur des connaissances mutuelles : elle serait impossible si l’on ignorait quel est le statut de chacun, quelles sont les règles, à qui se fier, etc. Mais, elle exige aussi des zones de non-connaissance ou de non-divulgation : il existe toujours des domaines où tout ne doit pas se savoir sous peine d’un dommage. Sa nature varie : un scandale, un désordre, la colère des dieux, la subversion, une manipulation, une action de la concurrence, une offensive de l’ennemi, la honte, la réprobation publique ou simplement le viol de l’intimité.

Le secret est lié à la menace. Il est menacé : son possesseur perdrait du pouvoir ou un avantage s’il était déchiffré ou s’il donnait lieu à un mauvais usage. Il menace : il confère une supériorité ou une immunité que d’autres voudraient abolir. Il est la condition de toute stratégie. De lui dépend l’imprévisibilité de l’action, donc le seul atout que puisse offrir l’intelligence stratégique : diminuer la liberté d’action de l’adversaire, épaissir le brouillard qui gêne sa décision ou l’amener où l’on veut. Qu’il s’agisse de dissimuler ses actes passés, l’étendue de ses moyens ou de ses connaissances, ses plans, son organisation voire parfois son existence même, la règle est la même. Du conspirateur à l’espion, ou du révolutionnaire au général, qui veut la victoire apprend à se taire.

Le secret est aussi lié à la rareté. Une des propriétés de l’information est d’être reproductible pour ne pas dire contagieuse. Et le progrès technique se confond avec celui des moyens de la conserver, dupliquer ou transporter. Or le secret est précisément ce qui permet de restreindre l’accès physique ou intellectuel à une connaissance ou d’en empêcher la prolifération. C’est évident lorsqu’il s’agit d’organiser la rareté économique d’inventions, de recettes ou simplement d’oeuvres donnant lieu à des droits financiers et intellectuels. Ce n’est pas moins vrai lorsque le secret soude un groupe à qui il réserve des sources de savoir ou de pouvoir. Il faut alors des règles, de l’organisation, des moyens, en proportion de la puissance que confère la connaissance exclusive du secret.

Ce même principe de rareté artificielle régit les initiations, les groupes ésotériques, ou les sociétés à mystères : des rites, des serments et des épreuves garantissent que seuls sauront les plus dignes et les plus sûrs. Le secret rituel ou spirituel relie les initiés qu’ils cherchent la révélation des voies du salut, des moyens de fabriquer la pierre philosophale ou les desseins du grand Architecte. Le secret implique aussi une relecture : le monde n’est pas tel qu’il apparaît au profane, il est une forêt de symboles, un enchevêtrement d’indices qui révèlent le secret de Dieu ou du cosmos. Il faut comme le dit Platon dans Protagoras « envelopper la révélation dans des déguisements ». Même les monothéismes sont habités par la tentation ésotérique voire gnostique : réinterpréter l’écriture sacrée ou la Création comme un grand cryptogramme recouvrant le secret de Dieu. Tout secret est donc au moins potentiellement lutte entre deux volontés et opposition de deux sens. Pour le percer le secret, il faut se faire un peu guerrier et un peu hérméneute.

Notre définition du secret (qui vise à le séparer du mystère, de l’indicible, de l’incompréhensible, etc…) est donc : une information que son détenteur rend délibérément inaccessible. Soit physiquement inaccessible : invisibilité, enfermement d’une chose secrète ou de sa trace, dissimulation du support de l’information, fut-il un bout de papier. Le mot d’ordre est alors : ne pas laisser voir. Soit intellectuellement inaccessible : codage d’un message ou d’une archive, transformation des signes. La règle est : ne pas laisser comprendre. Soit, enfin, légalement inaccessible : un interdit impose le silence, empêche la reproduction, la divulgation. Le principe devient : ne pas répéter. De là, des techniques physiques qui jouent sur les choses, des techniques symboliques qui jouent sur le sens et des normes qui agissent sur les gens. Les trois éléments peuvent s’additionner. Séparé de l’espace commun, de la compréhension commune ou de la loi commune, le secret est toujours conforme à son origine latine : secernere ; séparer, discriminer. Il est au-delà d’une frontière et, là où il y a frontière, il y a guerre.

Société de communication, société du secret

Mais tout ceci n’est-il pas archaïque ? La modernité et le progrès des lumières n’auraient-ils pas dû dissiper ces ombres ? Le Marché ne suppose-t-il pas la transparence ? Le droit, la publicité ? Et la technique, ou plutôt les nouvelles technologies de l’information et de la communication, ne nous ont-elles pas mené au seuil heureux de la société et de l’économie du même nom ? Jamais autant qu’aujourd’hui productivité, compétitivité ou influence n’ont dépendu de la capacité de créer, traiter ou appliquer de l’information (des données informatiques aux connaissances en passant par les informations au sens de nouvelles ou nouveautés) via des technologies spécifiques demandant des compétences particulières. Jamais le pouvoir n’a autant consisté en savoir avant les autres, en faire savoir aux autres ou en savoir ce que savent les autres. Quelle place reste-t-il au secret ?

Jamais, il n’a été aussi présent, obsédant. Secret par l’interdit ou secret par l’impossible, jamais il n’a été aussi ambigu : il protège le fort, l’État, le pouvoir économique ou religieux dont il assure le prestige et favorise les stratégies, mais il est aussi l’arme du faible contre le fort : l’invisibilité, l’impunité.

Un regard au journal du jour et on découvre qu’il y avait un secret de la cassette Méry et un secret des finances du PC, un secret de la propagation de la vache folle en Angleterre et celui du canard avarié en France, un secret (percé) d’un hold-up électronique maffieux raté portant sur 7 milliards de francs à la banque de Sicile, un secret apparemment plus fragile, celui du code source de Microsoft violé par des pirates, ce qui a fait chuter immédiatement la valeur de l’action et inquiété des millions d’internautes, etc. En clair : la dissimulation d’opérations politiques, financières, criminelles énormes échappe aussi bien aux appareils de contrôle judiciaire qu’à la vigilance des médias ou à celle des citoyens . Plus il y a de moyens de savoir, plus il y a d’énigmes.

L’idéal de transparence démocratique et l’idéologie de la communication typique de notre époque sont donc bafoués à chaque minute. Comment le penser sans tomber dans le paranoïaque « la vérité est ailleurs » de X-files ou sa version radicale chic, celle de Debord : « Le secret généralisé se tient derrière le spectacle, comme le complément décisif de ce qu’il montre et, si l’on descend au fond des choses, comme sa plus importante opération. » ?

Transparence et violence

Pour répondre, on insistera sur le rôle des moyens de transmission et de transport, véhicules de nos signes et de nos corps dans cette montée en puissance du secret. Cela n’exclut en rien la valeur d’autres éléments d’explication qui seraient par exemple :

– Économiques : une économie de l’immatériel qui valorise la création et la transmission de connaissances, les facilités d’organisation ou simplement l’accès à des données porteuses de savoir ou de plaisir, suppose aussi l’organisation de sa rareté artificielle. Qu’il s’agisse de protéger le fruit d’années de recherche, la propriété intellectuelle sur une oeuvre, ou de lutter contre la concurrence, le recours à la dissimulation s’impose.

– Politiques : la complexité des appareils administratifs et la fragilité de l’État séducteur face aux médias confèrent une prime aux stratégies de dissimulation. La puissance des moyens de cacher ou de taire est proportionnelle à celle des moyens de savoir.

– Sociologiques : nous vivons dans une société où la visibilité est un signe de statut, où nous réclamons de plus en plus de transparence (qu’il s’agisse de la composition de la nourriture ou de la vie privée des hommes politiques et des stars), où nous exigeons de plus en plus de sécurité, donc de la surveillance. Et, en même temps, de façon totalement contradictoire nous réclamons le droit à l’anonymat. La défense de la sphère privée devient un des soucis majeurs du citoyen.

Désir et crainte du secret (sans compter les fantasmes des maniaques du complot de Big Brother) augmentent en proportion de la valeur stratégique et financière. Institutions et groupes susceptibles de recourir au secret prolifèrent, y compris, sous la forme des sociétés secrètes dont rien n’indique que le nombre ou l’influence diminue. Mais, avec le technique, c’est la forme même du secret qui évolue. Les instruments destinés à accepter ou empêcher de connaître, prouver, imiter, diffuser, altérer ou reproduire une information deviennent plus sophistiqués. Tout ouvrage sur la sécurité informatique rappelle qu’il faut, pour garantir l’information numérique en assurer la confidentialité (empêcher toute personne non autorisée de savoir), l’intégrité (prévenir l’altération de données) et l’authenticité (empêcher une substitution d’utilisateur). Voire qu’il faut assurer la traçabilité des opérations (qui a fait quoi et quand, qui a consulté quelle information ou effectué telle opération, laissant idéalement une signature qui lui soit opposable). Or le bouleversement est plus profond encore.

– La question du secret se sépare de celle de la vérité. Autrefois avoir un secret c’était garder une information vraie ou supposée telle. Désormais, conserver un secret, consiste aussi à garder l’accès à ses bases de données, à s’assurer contre le risque de l’intoxication, de la fausse information ou de l’information désorganisatrice, contre les virus ou les sabotages. Il s’agit enfin de contrôler des passages et des flux, plutôt que des contenus. C’est ce que symbolise la prolifération des codes “confidentiels”, qu’il s’agisse d’effectuer un payement, de consulter l’état d’un compte bancaire, d’allumer un téléphone mobile, de lire un courrier électronique. Le code n’apparaît plus seulement sous la forme du chiffre , art de dissimuler des écrits dans des circonstances graves. Au code au sens strict dont le mécanisme de cryptage est maintenant délégué à des algorithmes complexes, s’ajoute le code d’accès, identifiant, bouclier, clef. C’est un pouvoir : il commande des systèmes qui réalisent des tâches. C’est une défense : le mot de passe n’est ni vrai ni faux, mais efficace. Il symbolise le rapport entre information et conflit. Secret et autorisation sont liés.

Le secret est donc de plus en plus lié à l’identité. Ceci vaut dans les deux sens. Dans la mesure où nous sommes susceptibles d’êtres tracés, filmés, fichés, profilés, notre identité finit par se confondre avec la somme des secrets que nous représentons. Mais aussi que a aussi besoin de secrets, par exemple des mots de passe, pour pouvoir réaliser des opérations en toute sécurité.

– La valeur du secret est de plus en plus éphémère. Avoir un secret c’est savoir avant et posséder un monopole provisoire. L’information est du temps concentré, un procédé pour en économiser. Le secret est du temps garanti, du temps d’avance. À une époque où, comme le dit un directeur de Microsoft « Quelle que soit la sophistication de votre produit, vous n’êtes jamais qu’à dix-huit mois de le voir complètement dépassé » , empêcher temporairement l’autre de savoir ou s’épargner un délai d’attente en violant le secret, c’est participer à la lutte par et pour le temps dont nous parlions plus haut .

– Le secret se médiatise : il concerne de moins en moins des connaissances que l’on pourrait résumer en quelques phrases, mémoriser ou inscrire sur un bout de papier conservé dans un tiroir. Il réside sous forme de 0 et de 1 dans des mémoires, dans des processus comme des algorithmes et des logiciels, sous une forme tellement abstraite que nous ne pouvons même pas nous le représenter. Il est littéralement hors de nous, hors de notre cerveau.

– Dans la mesure où nous confions le traitement de ces opérations à des machines sophistiquées, notre maîtrise sur eux diminue à mesure que se multiplient les possibilités de fraudes ou trucages invisibles. Si nous confions nos mémoires à des supports extérieurs, de plus en plus faciles à consulter ou à interconnecter la garde de nos secrets dépend de procédures et de machines.

– Le secret est à la fois défensif (empêcher l’autre de

découvrir, de modifier ou de se contrôler) et offensif (toute attaque high tech, celle d’un avion furtif comme une escroquerie au e-commerce en passant par un virus, suppose le secret, le camouflage). Les rapports de force, à commencer par la force militaire, opposent les détenteurs de secrets et ceux qui sont visibles, qui sont les vulnérables. En témoigne le projet d’intelligence «totale» du champ de bataille que sous-tendent les théories stratégiques de pointe décrit au chapitre III. Les furtifs et les voyants sont les vainqueurs, et ceux qui n’ont plus de secrets, les perdants. D’autant que, comme le note Patrick Lamarque, « L’armée gère autrement ses secrets. L’effet d’éblouissement remplace l’effet de protection. » . Détruire tout moyen de dissimulation devient une priorité.

Secrets, réseaux et contrôle

Le secret qui, pendant des siècles, consistait à empêcher quelqu’un de savoir, devient donc le moyen d’empêcher d’agir. Ou plutôt, c’est la forme suprême du pouvoir d’interdire et de contrôler. Libertés publiques, protection des individus et des entreprises contre la délinquance, la contrefaçon et le sabotage, fonctionnement de l’État, sécurité militaire, maintien des structures de communication et de transport… La différence entre l’information secrète, autrefois rare, conservée par des gardes, des coffres, des lois et l’information non-secrète s’amenuise : s’y substitue la différence entre ceux qui ont la capacité de contrôler l’information et ceux qui subissent.

En retour, la lutte pour et autour du secret prend trois dimensions inédites ; elles concernent la publicité, la disponibilité et la lisibilité de l’information.

La publicité est une notion relative. Il y a toujours des “initiés” : ce peuvent être des conspirateurs qui ont juré silence sur leur vie, mais aussi le Tout-Paris médiatique qui se répète dans les dîners en ville quelques confidences que ne publient pas les journaux. À l’inverse, il existe des informations disponibles mais si discrètement diffusées par rapport à leur gravité que cela équivaut presque à un secret. L’étouffement de l’information significative ou dérangeante sous le flux de ce que les médias répètent et signalent comme débat, événement, fait de société, question « qui nous interpelle », est infiniment plus efficace que toute forme de censure.

La disponibilité est une autre composante de cette lutte. De partout, Internet donne la faculté de pénétrer dans des mémoires de façon invisible, indolore, immatérielle et d’y introduire des machines de guerre qui détruisent, désorganisent, falsifient et des machines de contrôle qui prélèvent des données ou exécutent des instructions. La victime perd la maîtrise de l’information, plus seulement son exclusivité.

Du coup, les techniques de défenses changent, elles deviennent topologiques ou sémantiques. Dans le premier cas, il ne faut pas laisser de points de passages aux signaux hostiles. Dans le second, il faut discriminer, afin que l’information protége contre l’information. Dans le monde virtuel, plus que dans le réel, distinguer l’ami de l’ennemi devient un problème. Ce caractère crucial de l’identification et de la signature tient aussi à cela. Avec les réseaux, le secret devient le moyen privilégié de contrôle des flux, donc des ressources et du pouvoir.

Dernier terrain de lutte : la lisibilité. Le code est le « bouclier sémantique » assurant le secret. Des pharaons aux cyberpunks, de la substitution de hiéroglyphes à la lutte pour le contrôle d’Internet, le code suppose un processus perpétuel : il devient plus complexe à mesure que progresse l’art du déchiffrement. Une guerre sans fin oppose codeur et décodeur, cryptologue et cryptanalyste, camouflage et repérage, l’art sophistiqué de brouiller la forme du message, et l’analyse subtile des indices et ressemblances. Mais là encore l’informatique change les règles. Le codage est délégué à des puces et logiciels : les éléments du texte clair deviennent des séries de 0 et de 1 qui sont comme « brassées » suivant un ordre. La capacité de briser (ou de préserver) de tels codes n’a plus rien à voir avec l’ingéniosité, mais repose sur la puissance informatique : d’où les notions de nombre de tentatives. Un service secret (telle la National Security Agency américaine, dont on a dit cent fois que c’est le premier employeur de mathématiciens au monde ) ou un groupe de pirates informatiques peut ou ne peut pas casser une clef de tant de bits, dans un délai de tant d’heures ou de jours Garder ou découvrir un secret devient un problème de force de calcul, comme gagner une guerre est une question de puissance de feu.

Ainsi pour « casser » les clefs dites à 512 bits (155 chiffres), en Août 1999, il a fallu une équipe internationale de chercheurs travaillant depuis un an, huit processeurs d’une puissance phénoménale, fonctionnant trois mois, etc. Cela n’a rien a voir avoir les secrets que pouvait découvrir un espion « romantique » type Sorge : c’est l’affrontement d’un système technique lourd avec un système technique lourd.

Intimité du secret

Longtemps les secrets individuels furent rares et faciles à conserver : il suffisait de se taire ou que les témoins (des moeurs sexuelles, de l’appartenance à un groupe subversif, etc.) se taisent. Au pire, il fallait éviter que ne subsiste une trace écrite. La plupart des secrets privés répondaient au modèle idéal : celui dont l’existence même est secrète et que personne ne songe donc à percer. Aujourd’hui même le plus modeste ou le plus discret laisse des milliers de trace. Besoin de sécurité et individualisme se conjuguent pour faire de la défense de la sphère privée une préoccupation majeure.

Autre facteur : chacun, professionnellement, a de plus en plus de chances de gérer des secrets. Ceci est évident pour des professions comme juge, avocat, médecin, journaliste où des codes déontologiques aux exigences parfois compliquées, tel le très théorique secret de l’instruction, sont censées régler les choses. Mais les occasions de connaître les secrets des autres employés, les secrets de l’entreprise et les secrets des clients de l’entreprise, se multiplient. Ainsi un responsable de réseau peut facilement devenir flic d’un clic) ,

Secret de nos actes, de nos affects, de nos appartenances ou secrets « de synthèse » (ceux qui résultent du rapprochement d’une pluralité d’informations) délimitent notre sphère privée mais sont aussi des secrets économiques ou politiques.

Cette relation se traduit dans le monde des idées. Pour Pierre Lévy : « A l’ère des médias électronique, l’égalité se réalise en possibilité pour chacun d’émettre pour tous ; la liberté s’objective en logiciels de cryptage et en accès transfrontière à de multiples communautés virtuelles, la fraternité, enfin, se monnaye en interconnexion mondiale. ». Désormais on milite pour ou contre un secret « pur » indépendamment de son objet, pour en priver l’institution pour le réserver aux citoyens, ce qui est utopique. Ainsi les militants de l’Electronic Frontier Fondation se battent pour le droit de vivre sans surveillance, indépendamment de tout programme d’opposition à un régime précis : le secret apparaît désirable en soi .. C’est à la liberté de leur double numérique qu’ils consacrent toute leur énergie : le droit à des vies parallèles comme principale constituante des « droits de l’homme numérique » . Symétriquement, violer le secret d’État parce qu’il est secret devient une finalité en soi. Si l’on va par là, un hacker pur et dur à « chapeau blanc » , dans leur jargon, celui qui ne recherche ni le profit illégal, ni la dévastation gratuite, est un conquérant de secrets ; son seul plaisir est de découvrir les failles d’un système. Les internautes militent pour le droit d’avoir un secret et des codes « solides », assimilés jusque-là à des armes de guerre .

Secret et rareté

Secrets, valeurs et voleurs

Le secret « économique » n’a pas moins changé. Il était traditionnellement lié à l’activité de l’artisan qui devait préserver un savoir-faire et à celle du marchand, la première profession à saisir la valeur de l’information rare ? Ainsi, les guildes sont organisées comme de véritables sociétés secrètes ; le développement du commerce du lointain rend le secret plus précieux encore.

Longtemps il fut lié à l’invention, à la découverte. On se la représentait facilement comme un plan ou une formule qu’un espion pouvait voler la nuit. Invention ou découverte conféraient un avantage dans la compétition économique. De tels secrets n’ont pas disparu mais il suffit d’un bref coup d’oeil sur la littérature managériale pour comprendre que l’enjeu du secret est ailleurs et que l’économie du virtuel sera une économie du secret.

La raison pour laquelle il se développe dans la nouvelle économie est paradoxale : des valeurs et pratiques qui semblent à l’opposé même. Économie de l’information et des connaissances, réseaux, globalisation, visibilité, entreprise par projets, coopération compétitive, image de marque, connexions, complexité, nomadisme, auto-organisation, innovation, adaptabilité, etc. chacun des slogans par lesquels la nouvelle entreprise se décrit complaisamment, suggère a contrario une justification du secret. Plus l’entreprise compte sur son image, y compris son image déontologiquement, écologiquement ou politiquement correcte, plus elle a intérêt à contrôler tout ce qui porte atteinte à cette image. Plus elle repose sur la connexion de compétences, de gisements de savoir et d’innovation, sur l’anticipation de tendances, etc. plus l’avantage relatif d’avoir un temps d’avance sur le concurrent (donc de savoir ce que sait l’autre et s’en dissimuler) est grand. Plus le leader devient un médiateur capable de mobiliser l’attention et l’enthousiasme de ses collaborateurs et de pressentir les tendances porteuses dans les technologies, les goûts du public, etc., plus la rétention d’informations, même bénignes, devient un facteur de survie. Plus la part du capital intangible est importante, plus il faut le protéger par le secret.

Autre lien évident, entre nouvelle économie et secret : l’économie criminelle. La mondialisation est aussi la mondialisation des délits, la libre circulation des narco dollars, le blanchiment d’argent (I milliard de dollars par jour suivant les Nations Unies). Or le crime organisé qui adopte la forme de l’entreprise pour mener ses affaires intervient ici à un double titre. Comme producteur de secrets, d’abord, puisqu’aux contraintes de sécurité d’une entreprise ordinaire, s’ajoutent le besoin de cacher des objectifs, de dissimuler vrais commanditaires et bénéficiaires, de jouer sur les failles du système législatif international. Certains chiffres du FMI parlent de bénéfices d’activités illicites s’élevant à 3.000 milliards de francs par an soit 2% du PIB mondial, tandis qu’en 1996 le narco trafic aurait suivant le PNUCID engendré un chiffre d’affaires supérieur à celui de l’automobile dans le monde. D’autres sources parlent d’un chiffre d’affaires total du crime organisé supérieur à mille milliards de dollars.

Ce qui voudrait dire que les mafias ont six fois le budget de la France, sans même entrer dans l’évaluation de l’économie non pas criminelle, mais simplement au noir qui échappe aux administrations, aux statistiques, etc. Et les projections sont plus terrifiantes encore : selon le FMI et la Banque Mondiale : la valeur cumulée des narco-devises dépassera le PNB des États-Unis de l’année 1997.

Une part énorme de l’économie de l’ère de l’information échappent à l’information . Mais vivant et « fonctionnant » au secret, les organisations criminelles sont aussi des voleuses de secrets. Une cyber-mafia se livre à des fraudes massives sur Internet, attaquant et rançonnant les entreprises. Ainsi la mafia new-yorkaise aurait par l’intermédiaire de fausses entreprises de conseils implantés des back doors dans les ordinateurs de services officiels pour pratiquer détournement de fonds et d’informations. Du coup, chaque affaire d’attaque de site Internet suscite la même question : gamin surdoué qui met à genoux un géant de l’économie avec un modem pendant que ses parents regardent la télé au salon, ou avertissement du crime organisé?

Le plus secret des monstres froids

Notre rapport avec le secret politique hérite d’une longue tradition. Le secret, le « sceau de la capacité » dont parle Gracian, l’art de simuler et de dissimuler de Machiavel, la gloire du souverain qui est d’être secret en ses conseils et que prône Cardin le Bret, l’art de se taire, bref toutes ces qualités de l’homme d’exception, prompt à surprendre l’adversaire par une décision inattendue, font partie de notre culture politique. Le XVII° siècle vit même se développer une littérature des « Arcana », les secrets : arcanes de guerre (inventions techniques et stratagèmes militaires), arcanes de la République (les motifs cachés d’une politique) mais aussi arcanes de l’empire (tous les artifices qui permettent de contrôler le peuple) ou encore arcanes de domination (recettes, moyens cachés et ruses pour faire face au situations d’exception, et, dirions-nous aujourd’hui « sauver le système ») . Or ces secrets/ruses des élites ont cédé la place aux secrets des bureaux et des organisations.

Ce furent d’abord ceux des systèmes totalitaires du XX° siècle. Ils tendaient au monopole du secret de par leur nature. Tout en exigeant du citoyen la plus totale transparence. S’isoler, se séparer, était déjà être suspect. Se cacher était se condamner.

Le citoyen est en outre complice du secret imposé : il ne doit pas nommer l’innommable et est obligé de participer à la schizophrénie totalitaire : nier la réalité par ce qu’elle n’est pas conforme à l’idéologie. Pendant ce temps, l’élite au sein du Parti, est détentrice des plus grands secrets. Elle fait respecter l’obligation de silence par le membre « ordinaire » . Elle fonctionne comme une secte gardienne du mystère au coeur du système.

Mais aujourd’hui, nos démocraties se réclament au contraire de la disparition du secret, se réfèrent sans cesse au secret de la Shoah et du Goulag comme horreurs absolues, prétendent devenir des sociétés de transparence et instaurer le contrôle public.

Or l’actualité de ces dernières années est rythmée par la découverte de secrets d’Etat, d’actions obscures menées au nom de l’intérêt national ou de l’intérêt partisan, mais aussi de révélations sur la vie privée des dirigeants. Les affaires de l’enfant naturel, du cancer ou de la francisque de l’ancien président étant l’archétype de ces secrets pour dîners en ville et feuilles extrémistes. Le monde américain en particulier semble obsédé par l’idée du « Grand secret » par la conspiracy générale . La aussi, en cette époque de surinformation, malgré les instruments formels du contrôle démocratique, une part de l’activité de l’État échappe au contrôle du public et des groupes dans l’ombre se livrent à des activités illicites. Bref, c’est le règne du « on nous cache tout, on ne nous dit rien ». D’autant que beaucoup se plaignent de la « culture du secret » qui prospère dans l’administration. Ainsi, le sénateur Moynihan qui parle des six millions de documents classés secret aux États-Unis . Dans le pays du Watergate marqué par la dissimulation des pans entiers de l’activité de ses services à l’étranger, l’argument porte.

La France est marquée par une tradition du secret d’État, qui rejoint souvent celle du secret d’initiés, ces révélations dont parlent librement les privilégiés mais qui, par la faute des «chiens de garde » et de « l’omerta française » ne seront jamais connues du grand public . Des affaires de services secrets, des scandales financiers ou touchant à la santé publique amènent sporadiquement les mêmes questions indignées. Comment des faits qui impliquaient tant de participants et de bureaucraties diverses ont-ils pu être ignorés ? La dénonciation de la « loi du silence » nourrit donc de méfiance envers la classe politique et les médias.

Trace, reproduction, anticipation

La première source du secret est l’opacité technique qui contamine obligatoirement la décision politique. La chaîne des ordres, contrôles, règlements, appels à experts, chaque stade avec ses normes de confidentialité relative, favorise ces obscurités. Le secret administratif, résultant des diverses règles de connexion ou non-connexion des étapes s’oppose ainsi au secret traditionnel du Prince.

La puissance politique consiste à décider de ce qui doit être secret (voir à cacher jusqu’où s’étend le domaine du secret). Au modèle du Panoptique, un surveillant dans un poste central, contrôlant la société, il faudrait substituer le modèle du régulateur, du médiateur équilibrant les zones de connaissance et d’ignorance entre individus et institutions.

Il existe traditionnellement trois formes de secret. Il y a le secret de trace, celui des actes passés ou des indices qui les prouvent Il s’agit alors d’une information sur un fait qui s’est ou non produit : X a-t-il fait telle chose ? est-il membre ou non de telle organisation ? Il faut en établir la preuve.

Il y a le secret de reproduction qui porte non plus sur le qui (ni le où, ni le quand, etc…) mais sur le comment. Il ne concerne pas des événements passés, mais la possibilité de réaliser une performance. Une formule, le plan d’une machine valent autant qu’ils garantissent un résultat sûr. Le conflit oppose celui qui veut conserver un monopole et celui qui veut pouvoir l’égaler.

Il y a enfin le secret d’anticipation qui porte sur les actions futures d’un acteur, sur sa stratégie. La lutte est entre celui qui veut occulter ses intentions et celui qui veut les prévoir afin de réduire l’incertitude de ses propres actions.

La société de l’information multiplie tout à la fois ces secrets du passé, du présent et du futur, augmente leur valeur, et les rend plus vulnérables puisque les supports et vecteurs des informations secrètes sont plus accessibles.

Il se pourrait maintenant que nous découvrions la valeur du méta-secret : le secret de ce qui est secret. Chaque jour quelque affaire Echelon ou quelque révélation sur l’étendue de ce qui a pu être dissimulé confirme notre double ignorance : le contenu et l’étendu du secret.

Il se pourrait que la puissance se confonde désormais avec la faculté de savoir, comme pour illustrer l’archaïque sentence de Lao-Tseu : « Les armes du pouvoir ne se laissent point apercevoir »

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