Le pèlerin et le roi des singes

A monkey journey to the west

Le Xiyou ji, le Voyage vers l’Occident du Roi des singes met en scène un personnage authentique, le pèlerin chinois Xuanzang (Hiuan Ts’ang) qui voyagea sur la route de la soie pour ramener des textes sacrés et qui écrivit ses mémoires, extraits téléchargeables ci-dessous. Pour éclairer ce phénomène médiologique (entre pèlerinage et propagation d’idées sur les routes, un pèlerin et intellectuel devenu personnage de légende), un texte de nous sur son histoire et des extraits de ses authentiques mémoires

L’arrivée au pouvoir de la dynastie T’ang est un des événements les plus importants pour l’histoire des routes de la soie depuis l’expédition d’Alexandre ou la politique d’ouverture des Han. En quelques années, sous l’impulsion du premier grand Empereur T’ang, T’ai-tsong, l’Empire du Milieu assure la sécurité de ses marches occidentales et rouvre les grandes voies de circulation. Le khanat turc de Mongolie est soumis en 630. Comme le dit une inscription turque, les nomades se rendirent à T’ai-tsong « et pendant cinquante ans lui vouèrent leur travail et leur force. Pour lui, vers le soleil levant, comme à l’ouest, vers les Portes de Fer, ils firent des expéditions ». De la Porte de Jade à la Porte de Fer, de la Grande Muraille au Turkestan, les T’ang règnent sur la route des caravanes. D’autant que les tribus turques occidentales, de l’Altaï à la mer d’Aral, sont aussi soumises. Quand les T’ang réalisent le vieux rêve chinois de conquête des oasis du Tarim, la circulation sur les routes de la soie devient intense.

Le trafic maritime inauguré sous les Han s’est développé sous les dynasties intermédiaires en partie pour pallier à l’insécurité terrestre; sous les T’ang, cette voie maritime devient essentielle. Les besoins de produits de luxe de la cour augmentent, et avec eux la nécessité d’exporter soies et céramiques. Par ailleurs, les jonques s’aventurent au-delà du Sud Est asiatique. Les rencontres avec les marchands indiens, arabes et perses se multiplient, et avec elles les contacts avec de nouvelles religions. Les grands ports chinois, dont Canton et Zaitoun sont des ouvertures sur le monde. Par ces villes cosmopolites, circule un trafic d’une intensité difficile à imaginer et dont les journaux des témoins bouddhistes sont la trace la plus claire.

Lorsqu’arrivent les T’ang, l’oeuvre de clarification du bouddhisme est loin d’être achevée, tout comme la quête des textes. Au VII° siècle encore, Chang Yue écrit: « Bouddha étant né dans les Régions de l’Ouest et sa religion s’étant diffusée vers l’Orient, les sons des mots traduits ont souvent été mécompris et les phrases des différentes régions mal interprétées sur la base des prononciations erronées, et le sens s’est perdu. Les mots étant faux, les idées ont été perverties ».

Le plus grand et le plus respecté des pèlerins du savoir est, sans conteste, Hiuan-tsang plus connu sous la transcription Xuanzang Il naît au tout début du VII° siècle. Son aventure coïncide avec les débuts de la dynastie des T’ang. Celui qui va devenir un héros national rentre très tôt au monastère dans la capitale orientale de l’Empire. Dès sa vingtième année, à peine ordonné, il voyage en Chine, compare l’enseignement des différents maîtres et en découvre les contradictions ou imprécisions. Il décide de suivre l’exemple de Fa-hien (Faxian) et de partir aux sources originelles.

A l’époque où il se met en route, en 627, l’empereur T’ai-tsong, loin d’avoir assuré son pouvoir à l’Est, a rompu les relations diplomatiques avec les royaumes d’Asie Centrale. Il interdit à ses sujets de quitter la Chine. Xuanzang devrait demander une autorisation. Le pèlerin s’en dispense et s’enfuit véritablement en se joignant à une caravane de marchands. Franchissant la porte de Jade, il passe par la route au nord du Tarim, celle qui traverse les monts Célestes où périssent plusieurs de ses compagnons. Lui même échappe de peu à une tentative d’assassinat. Son guide tente de l’estourbir pendant son sommeil. Dans le terrible désert de Gobi, il se perd et, pire encore, perd sa provision d’eau. Sa biographie raconte: « Comme le chemin se perdait dans des lacis, il ne sut plus quelle direction prendre, il se résigna donc à retourner à l’est, du coté de la quatrième tour à signaux . Au bout d’une dizaine de lis, il se rappela qu’il s’était juré de ne plus jamais revenir sur ses pas, fut-ce un seul, vers la Chine tant qu’il ne serait pas arriver aux Indes. Plutôt mourir en allant vers l’ouest que vivre en retournant à l’est. La dessus, il tira sur la bride de son cheval et priant avec ferveur se dirigea vers le nord ouest. »

Xuanzang s’arrête à Tourfan. Le roi du lieu est un fervent bouddhiste et il veut garder auprès de lui ce saint homme, tant et si bien que Xuanzang doit menacer de se laisser mourir de faim pour que son hôte consente à le voir partir. Beau joueur, le roi de Tourfan donne au pèlerin des lettres d’introduction pour les autres roitelets d’Asie Centrale. Xuanzang poursuit son trajet, il semble suivre un catalogue des cités caravanières: Talas, Tashkent, Samarcande. Par les Portes de Fer il pénètre en Bactriane pour traverser l’Hindou Kouch. Il visite aussi les hauts lieux du Gandhara, et passe par Peshawar et Taxila avant d’arriver au Cachemire.

En Inde du nord, il visite les sites sacrés. Il passe un temps considérable à Nalanda, alors le grand centre intellectuel bouddhiste. Sa quête le mène également en Inde du sud et de l’ouest. Il envisage même le voyage à Ceylan, mais doit y renoncer à cause des troubles qui secouent l’île.

Apparemment, Xuanzang est devenu un personnage respecté en Inde. Ses compagnons, les moines locaux, tentent de le dissuader de retourner au pays. La Chine, lui disent-ils, est un pays de barbares où l’on méprise la foi; et c’est pour cela que le Bouddha n’y est pas né. Xuanzang ne se laisse pas convaincre par cette argumentation; c’est décidé, il rentre.

Sur la voie du retour, il est retardé par le roi de l’Assam qui l’accueille avec les plus grandes démonstrations de respect et le mène auprès d’Harsah, roi de l’Inde. Ce dernier baise le pied du Chinois et chante sa gloire. Il veut profiter de sa science et organise un colloque de dix huit jours avec de grands théologiens: Xuanzang fait autorité pour dissiper les erreurs des tenants du Petit Véhicule.

Le retour du Maître

La voie du retour par le sud n’est pas des plus aisées: il perd nombre de compagnons et aussi certains des très nombreux rouleaux qu’il ramène à dos de chevaux et d’éléphants.

Pourtant le ciel n’abandonne jamais Xuanzang. En témoigne par exemple cette anecdote pendant la descente du Gange. Il est capturé par des bandits qui veulent le sacrifier. Il leur déclare « Si mon répugnant et misérable corps pouvait satisfaire vos desseins, certes, je n’oserais pas m’y opposer. Mais je suis venu de très loin afin de manifester mon respect à l’arbre bodhi, à l’image de Bouddah et au pic des Aigles et chercher le dharma. Ces desseins n’ont pas été accomplis, et, si vous me tuez, je crains que cela ne vous amène des désagréments » Puis il prie et entre en transe. Un vent violent se lève qui terrifie les bandits, ils sortent Xuanzang de son extase pour lui présenter des excuses.

Arrivé à Khotan, peut-être inquiet de l’accueil qui l’attend, lui qui a illégalement quitté l’Empire, le saint homme annonce son retour par lettre. A partir de ce moment, il va littéralement devenir un héros national, le plus célèbre des nombreux pèlerins qui se rendirent en Inde, en tout cas le plus honoré, en attendant de devenir un mythe. La chronique dynastique des T’ang raconte  » Xuanzang était partout retenu pour expliquer le bouddhisme et en expliquer les difficultés. Les gens accouraient de loin et de près pour l’honorer et se rendre à ses arguments. Il resta dix sept ans dans les territoires de l’Ouest, parcourant plus de cent pays, et il comprenait chacune de leurs langues. C’est ainsi qu’il composa une « Relation des pays de l’Ouest » en vingt rouleaux qui décrivent les coutumes et la géographie de ces territoires. Il était de retour dans la capitale dans la 19° année de l’ère Zhenguan (645). L’Empereur T’ai-tsong le reçut et fut très heureux de s’entretenir avec lui. »

Jamais peut-être pèlerin ne recevra de pareils honneurs. Il est vrai que, depuis son départ clandestin, les circonstances ont changé. Les circonstances politiques d’abord, puisque les relations avec les pays de l’Ouest sont bien meilleures. Ou que l’autorité des T’ang s’y est affirmée. Ainsi, le roi de Tourfan qui avait accueilli Xuanzang et avait voulu le garder auprès de lui s’est soumis à T’ai-tsong. En 640, il s’est révolté, persuadé que les troupes chinoises n’oseraient jamais franchir les sables de Gobi. C’est pourtant ce qu’elles ont fait. Si bien que, lorsque Xuanzangr entre en Chine, Tourfan est soumis à l’Empereur. Même chose à Koutcha. Là aussi il y avait un roi favorable au bouddhisme qui avait également bien accueilli le pèlerin à son départ. Lui aussi s’est révolté contre les T’ang et a été écrasé en 648. Kothan est également soumis. Bref, entre le départ et le retour de Xuanzang les Chinois ont quasiment reconquis tout le Tarim.

L’empereur T’ai-tsong est sans doute très heureux de recueillir des informations de première main, politiques et géographiques. Xuanzang se retrouve informateur politique et économique (presque un espion malgré lui, en tout cas son récit est une source d’informations géopolitiques de première qualité). Lui même termine ainsi son mémoire à l’Empereur: « Il y a des faits qu’il est difficile de vérifier à fond, et il n’est pas possible d’en parler exactement d’après ses souvenirs. A mesure qu’il (Hiuan-tsang) parcourait les pays, il en a écrit une notice sommaire; il a recueilli les témoignages fournis par les oreilles et les yeux, et noté fidèlement les peuples qui brûlaient de se soumettre. » « Les peuples qui brûlaient de se soumettre »: la flatterie à l’Empereur est évidente, mais nous sommes à l’époque où les peuples d’Asie Centrale apprennent la puissance des T’ang.

Bouddhiste comme un T’ang

Pendant l’absence du moine, l’empereur T’ai-tsong lui-même a singulièrement évolué. Au début de son règne, il favorisait plutôt le taoïsme, aimait à rappeler la filiation mythique qui rattachait sa famille à Lao Tseu lui-même. Au début de son règne également, les taoïstes s’en prenaient à la doctrine de Fo.

Ainsi, un pamphlet de 621 reprochait pêle-mêle au bouddhisme son extravagance, son absurdité, ses principes contraires à la piété filiale et à la loyauté, ainsi que le célibat des cent mille moines et nonnes qui privaient l’empire de nombreux enfants: « Le bouddhisme (disait ce pamphlet) est d’abord venu par la voie du Tarim sous une forme étrangère qui ne pouvait être encore que peu nocive. Mais ensuite, depuis les Han, on a traduit en chinois les écritures indiennes. Leur diffusion sape la fidélité dynastique et la piété filiale. » L’empereur qui devait être sensible à ces arguments au début de son règne semble maintenant persuadé du contraire. Il accueille Xuanzang et ses manuscrits avec enthousiasme. Il exprime publiquement le regret de ne pas l’avoir rencontré plus tôt et d’avoir tant attendu pour contribuer à la diffusion de la foi. Bientôt un proverbe chinois dira « Bouddhiste comme un T’ang ».

L’Empereur fournit des assistants au pèlerin: des moines de grand savoir. Ils sont au nombre de cinquante pour l’aider dans l’oeuvre de traduction qu’il mène d’abord au monastère du Vaste-Bonheur. Bientôt il dirige un véritable institut de traduction au monastère des Bienfaits Accordés. Il y est installé en grande pompe: bannières, musique, escorte composée des prêtres et magiciens de la capitale. Le Maître de la Loi est si sollicité par les visiteurs qu’il demande à l’Empereur un refuge plus calme. On lui offre un ancien palais. Jusqu’à son dernier jour, il traduit du sanscrit en chinois, mais aussi en sens inverse: on lui doit une version de Lao Tseu en sanscrit. Aux funérailles du Maître de la Loi, il y eut, dit une inscription, un million de fidèles.

Le héros

Cette fois le bouddhisme chinois a son héros, la doctrine son grand clarificateur que l’on a comparé à Saint Jérôme et nous un témoin majeur des routes de la soie. Ce que ramène le Maître de la Loi est considérable: 657 ouvrages en sanscrit, et surtout une connaissance inégalée des pays de l’Ouest. A cet égard, la moisson d’informations qu’il rapporte est unique et son mémoire sur les pays de l’Ouest comparable, au moins par le prestige et le succès au Devisement du monde de Marco Polo. La comparaison n’est pas si absurde. Tous deux ont rapporté le même mélange de faits vrais et de belles légendes auxquelles ils croyaient en vertu de leur foi. Ainsi, de façon étonnante, ils racontent le même miracle que l’un attribue au dieu Vaiçravana et l’autre à Saint Thomas.

Pour Xuanzang, le khan des Turcs a envahi un couvent bouddhiste à Bactres. Le Khan s’apprêtait à le piller quand, dans son sommeil, le Dieu lui est apparu et l’a frappé d’une lance dont il est mort. Pour le Vénitien l’affaire se passe dans la province de Malabar ou les Sarrasins profanent les églises; le saint apparait dans le songe du soudard musulman pour le menacer avec une fourche.

La comparaison avec Marco Polo se justifie surtout par ce que nous pourrions appeler leur postérité mythique. Nos deux personnages sont pareillement devenus des héros nationaux et leurs écrits ont, de la même façon nourri toutes sortes de récits légendaires. Comme les descriptions du Vénitien, reprises, déformées, amplifiées ont engendré mille merveilles sur les cartes ou dans les Mirabilia, les mémoires de Xuanzang ont inspiré une descendance romanesque et fantastique.

Dès le X° siècle, des recueils de Mirabilia chinois introduisent le personnage de Xuanzang et lui attribue force miracles et aventures pleines de monstres et dragons. Un des premiers romans imprimés en Chine, donc un des premiers livres imprimés tout court, concerne notre personnage et le surnomme Tripitaka : le Chantefable de la quête des soutras par Tripitaka des grands T’ang. Le récit authentique y est devenu une fantaisie débridée, aux pèlerins se joint un singe novice qui déclare:

« Il y a un million de lis jusque là-bas:

Je viens seconder le grand maître de la loi.

J’aspire à la vrai doctrine du Bouddha. »

Au XVI° siècle, le conte devient un roman qui comptera au nombre des grands classiques chinois, le Xiyou ji : « la Pérégrination vers l’ouest » . Cette fois, Xuanzang se fait voler la vedette par le roi des singes. Ce personnage mythique a irrité le ciel par ses pitreries et ses insolences. Condamné à être enfermé dans une montagne par le Bouddha du Paradis de l’Ouest, il se rachète en accompagnant Xuanzang dans sa quête des soutras.

Le reste est une invraisemblable féerie où apparaissent Lao Tseu ou le Bouddha des démons et des dragons, le très historique empereur T’ai-tsong et le très mythique Empereur de Jade, des chevaux dragons, des ogres et des licornes. Entre deux aventures ou deux combats dignes d’un film de Hong Kong, on se livre à des considérations métaphysiques, on compose des poèmes, on réalise des prodiges. Et toute cette saga merveilleuse ne s’arrête pas là: le roi des Singes, personnage incroyablement populaire en Chine, figure aussi bien dans l’opéra de Pékin que dans des dessins animés modernes. Ces étonnantes, picaresques et fantasmagoriques aventures tout au long des routes de la soie n’ont pas fini d’enflammer les imaginations.

Extrait de La route de la soie (Petite Bibliothèque Payot)

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