Quatre questions sur la guerre

Interview pour la revue Jibrile N°5 juin

Quatre questions sur la guerre

1. Au delà de la perception stéréotypée, réductrice que l’on peut en avoir, les polémologues savent que la guerre est un phénomène très difficile à cerner et très diversifié… Pourriez-vous nous donner quelques éléments pour définir une guerre, ou en manifester les traits principaux ? Au fond, qu’est-ce donc qui différencie une société en guerre d’une société en paix ?

FBH Pendant des siècles, la réponse était : en temps de paix les fils enterrent les pères, en temps de guerre, ce sont les pères qui enterrent les fils. Ethnique, tribale, familiale, clanique, seigneuriale, la violence collective armée revenait comme les saisons et prélevait son impôt démographique. Puis est apparue en Europe une forme de conflit armé que l’on peut appeler suivant le cas « étatique-classique », ou « westphalienne » (par allusion aux traités de Westphalie de 1648 mettant fin à la guerre de Trente Ans et faisant de la guerre un monopole étatique). On peut aussi la nommer « clausewitzienne » en hommage à son plus grand théoricien, Clausewitz, qui définissait la guerre comme un duel sanglant entre deux volontés politiques. Quelle que soit la dénomination, l’idée est claire : la guerre est un moyen de pression symétrique décidé par un État et exercé par un corps de professionnels (les soldats). Il doit régler un différend politique et aboutir à une paix qui concrétisera la victoire. La victoire est inscrite dans l’Histoire quand l’autre État signe un traité qui fera durer sans le contester l’avantage obtenu par le vainqueur (par exemple l’Alsace et la Lorraine) ou s’il disparaît en tant qu’État.

Bien entendu cette guerre idéelle a vite été « concurrencée » par des formes de conflit menés par des acteurs non étatiques : révoltes, guerres de partisans, guerres révolutionnaires, guérillas, voire pour certains terrorisme. (la « guerre du pauvre »). Dans de tels cas, des groupes politiques décident de combattre par une violence organisée, armée et mortifère un ennemi qu’ils se sont eux-mêmes choisis pour des raisons idéologiques (un occupant par exemple). Ils considèrent qu’ils ont un droit légitime supérieur de lui infliger morts et souffrances jusqu’à ce qu’il cède politiquement.

La bonne question est : sommes-nous encore dans ce schéma binaire ? Depuis le 11 Septembre une partie de la planète a le sentiment de vivre dans un état de dangerosité sans précédent qui équivaut à un état de guerre sans équivalent.

2. S’il est vrai que la manière dont on fait la guerre est étroitement liée avec la culture, avec les valeurs des sociétés qu’elles impliquent, que diriez-vous de la guerre telle que la livrent actuellement les Etats-uniens et leurs alliés ? Qu’est-ce qui fait sa particularité et en quoi se distingue-t-elle – si elle s’en distingue – des guerres du XIXe et XXe siècle ? En l’occurrence, son modèle le plus proche n’est-il pas celui des guerres coloniales ?

FBH Hélas, ce serait trop beau ! Une guerre coloniale reste limitée. C’est une guerre pour le territoire et sur le territoire : une puissance dominante envoie des troupes à l’autrre bout du monde pour obtenir la soumission d’une population et souvent pour s’emparer de ressources du pays. La chose peut être accompagnée d’un discours insistant sur les bienfaits que l’on apporte à ces sauvages (n’oublions pas, par exemple, qu’en France la conquête coloniale a largement été une idée « de gauche » : la colonisation civilisatrice et libératrice).

En l’occurrence, la guerre que mènent les U.S.A. est une guerre impériale globale. Même si des préoccupations pétrolières n’y sont pas étrangères, la « Global War On Terror » que certains appellent déjà Quatrième Guerre Mondiale ( la troisième étant la guerre froide) vise à assurer l’empire contre tout risque périphérique. Pour éliminer ce risque et donc toute hostilité potentielle, l’actuelle administration américaine est décidée à combattre, éventuellement durant plus d’une génération et en tout point du globe, à la fois contre la prolifération des ADM (les moyens de l’hostilité), contre les régimes antidémocratiques et antiaméricains en commençant par le Proche Orient (les États hostiles) et enfin contre le terrorisme (la méthode hostile). C’est une guerre de conversion, puisque son objectif ne peut être atteint que le jour où plus personne ne haïra les Etats-Unis. Il vaut donc remporter une victoie sur « le coeur et les esprits des hommes » et la guerre sert autant à evonyer un message qu’à écraser des troupes. Bien entendu cela produit l’effet inverse : la montée de la haine et du ressentiment. C’est le phénomène « guerre perpétuelle pour une paix perpétuelle ».

3. Pensez-vous que les oppositions classiques entre civil et militaire, armée privée et armée « d’Etat », guerre locale et guerre totale ou encore guerre civile et guerre entre Etats soient encore valides ? L’ont-elles jamais été ?

FBH Il va de soi que ces distinctions sont les premières victimes d’une guerre qui est sans limites dans tous les sens du terme (sans limites territoriales, géographiques, juridiques…). Déjà au cours de la guerre dite humanitaire du Kosovo, l’Otan pouvait frapper la télévision serbe puisque complice d’une idéologie condamnée. De même, le statut des prisonniers de Guantanamo à la fois considérés comme combattants, coupables et civils est révélateur. Demain une intervention « préemptive » contre la Syie ou l’Iran ?

Mais l’abolition des anciennes séparations (politique qui décide, soldat qui combat, civil qui subit ; temps de guerre, temps de paix…) est aussi très largement le fait des « faibles », les djihadistes par exemple. Ils mènent une guerre de perturbation et d’humiliation symbolique contre un adversaire qui est partout : l’Occident, les régimes arabes « complices », les musulmans « anathèmes ». Cela fait du monde et tout les moyens sont légitimes et toutes les cibles autorisées.

Ceci est aussi la rançon de l’hypersupériorité militaire américaine. Comment voulez-vous affonter militairement un système qui a un budget militaire de 400 milliards de dollars ? Réponse : indirectement, par le terrorisme ici, demain par une attaque économique… Autre conséquence : les USA gagnent toujours les guerres au sens classique (Afghanistan, Irak…) et perdent toujours les non-paix qui les suivent. Un système qui dépense plus d’un milliatd de dollars d’armes chaque matin ne peut rien contre une cause qui suscite plus d’un volontaire de la mort chaque matin.

4. Quel rôle joue aujourd’hui le spectacle des guerres dans la conduite de celles-ci ? Ce spectacle ainsi que l’usage de technologies de repérage et de contrôle de plus en plus efficaces et sophistiqués n’amènent-ils pas l’impossibilité de circonscrire la guerre ou d’en inscrire la logique dans la vie « normale » ?

FBH Toute guerre est peu ou prou « de l’information » en un double sens. D’une part gagne souvent celui qui en « sait » plus que l’autre (qui a un meilleur système d’espionnage, de surveillance, de communication, d’intoxication de l’adversaire…). D’autre part gagne celui qui persuade (l’ennemi de se rendre, les siens de se battre, les non belligérants d’approuver…).

Il semblerait a priori que les USA soient imbattables dans les deux domaines (guerre cognitive, guerre persuasive). Or nous voyons le contraire.

Les milliards de dollars de la « communauté de l’intelligence » (CIA, NSA, NRO, etc..), les centaines de satellites, les milliers de cerveaux d’élite (humains et électroniques), les dizaines de projets à la Big Brother de Total Information Awareness et autres formes de l’Information Warfare, cette incroyable supériorité technologique, bref tout cela ne permet ni de prévoir le 11 Septembre, ni d’attraper ben Laden, ni d’empêcher la prochaine voiture piégée à Bagdad. Même le quotidien néo-conservateur Washington Times reconnaissait récemment le total échec de l’intelligence américaine (au sens anglo-saxon du renseignement) face à la résistance irakienne, elle admirablement renseignée. Bref vous pouvez tout voir grâce à vos super-satellites sans rien savoir de significatif.

Quant au domaine de la guerre de l’opinion et de l’image, il réserve d’autres surprises. Le pays qui a inventé Hollywood et dont le principal produit d’exportation est l’image ne réussit plus à conserver le monopole de l’image face aux télévisions arabes ou à Internet. Et surtout, sur toute une partie de la planète ses images n’ont plus aucune crédibilité.

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