États et politiques d’influence

Contrer et prolonger la puissance

Les techniques d’influence (dont le lobbying) en intelligence économique ont un complément : les politique étatiques à travers des médias, la « diplomatie publique » ou le « softpower

La question de la politique d’influence se pose à toute Nation qui ambitionne de jouer un rôle international. Si la puissance d’un État se mesure à ce qu’il possède (un PNB, un certain nombre de prix Nobel, tant de milliers de kilomètres carrés, tant de têtes de missiles, tant de millions d’habitants…) son influence se mesure à ce qu’il reçoit, en apparence sans qu’il doive rien concéder en échange, et sans recourir à la violence, donc sans mesurer sa force ou ses ressources à l’aune d’une résistance ou d’une négociation. Ce mystérieux quelque chose – l’influence – se manifeste à travers des jugements et comportements qui favorisent objectivement ses intérêts. Les opinions étrangères (ou au moins les élites ou les dirigeants) ont alors tendance à approuver ses positions, à admirer sa culture, à imiter son système juridique, économique ou universitaire, à consommer ses produits, à adopter ses technologies, à rechercher son alliance…. Mener une politique d’influence ne signifie pas toucher les meilleurs dividendes de sa supériorité à travers l’obéissance des autres ni de contreparties des avantages qu’on leur offre. Cela ne se résume pas non plus attendre que les autres États se rallient à une Nation par pure admiration ou par conviction qu’elle mène la meilleure politique pour la planète. Cela ce serait l’effet du rayonnement d’un pays ou de son prestige. Mener une politique d’influence implique d’obtenir ou d’augmenter les résultats que nous venons de décrire par le seul usage de l’information. C’est utiliser cette information pour infléchir indirectement des forces chez autrui, celles de l’opinion, du marché, de la loi, …. C’est, suivant le cas, suggérer, argumenter, séduire, persuader, former, convertir, coopérer…

La notion de politique d’influence peut, on l’a vu, recouvrir un vaste éventail :

– Faire acheter, gagner des marchés, les rendre plus réceptifs à ses produits et les consommateurs plus désireux de certains biens ou d’un certain style de vie

– Agir sur les décisions d’organisations internationales, faire jouer dans le sens de ses intérêts

– Avoir des alliés et des relais d’opinion dans d’autres États, le cas échéant favoriser leur succès politique dans leur pays

– Jouir d’une bonne image en général, susciter une préférence spontanée

– Pratiquer l’équivalent public du lobbying privé, c’est-à-dire payer des professionnels de la communication pour obtenir des décisions de la part autorités nationales ou internationales, mais aussi pour défendre sa réputation auprès d’une opinion et de médias étrangers,

– S’assurer de voir ses positions relayés par des ONG prestigieuses, des autorités religieuses, morales, culturelles dans les forums internationaux ou auprès des médias

– faire passer une idée auprès d’une opinion étrangère, s’adresser directement à elle par-dessus la tête de ses gouvernants, le cas échéant, créer des médias pour cela, exercer une véritable propagande hors frontières, éventuellement diffuser une idéologie structurée voire propager une religion

– Susciter un rejet d’un rival, le décrédibiliser, le diaboliser

– Encourager certaines mentalités, cadres intellectuels, valeurs, catégories, codes… qui rendront les relations plus faciles, qui amèneront les autres à penser, travailler, juger comme on le désire. Par exemple faire de telle sorte que les élites d’un autre pays soient familières avec votre langue, vos normes juridiques, techniques, comptables, éthiques…

Il serait difficile de trouver un pays qui à une époque ou à une autre, ait davantage excellé dans chacun de ces domaines que les USA. Surtout, les Américains théorisent ce qu’ils font, ils le disent et ils le nomment. D’où une profusion de concepts, souvent ronflants et redondants, que nous avons déjà décrits dans des articles précédents.

Cela donne suivant les époques :

– La guerre « pour les coeurs et les esprits » ou la « guerre culturelle » lancée notamment par la CIA contre l’URSS

– La « diplomatie publique » confiée en particulier à l’US Information Agency (et devenue après une courte période d’oubli, la fonction d’un sous-secrétariat d’État) avec ses Radio Free Europe, Voice of America, ses bourses pour étudiants, ses tournées pour journalistes étrangers

– L’influence « stratégique », les opérations psychologiques, actions de « guerre cognitive » ou « guerre de l’information » et quelques autres vocables volontiers employés par le Pentagone pour désigner quelque chose qui, au final, ressemble à de la propagande

– Les « relations publiques » et « advocacy role » que mènent pour le compte des USA des agences de communication privées

– L’élargissement du modèle technologique, culturel et économico-politique des USA (enlargment) ou le « formatage de la mondialisation » ( shapping the globalization)

– Le « social learning », formation des élites de pays étrangers, surtout de l’ancien bloc de l’Est à la démocratie ou au mode de gouvernance occidental

– Le fameux « soft power », un terme lancé par le doyen Joseph Nye, la faculté d’attraction exercée par les USA et leur modèle, une notion que l’on oppose volontiers au « hard power ». C’est d’ailleurs cette notion qui est le plus souvent employée par les commentateurs.

On se souvient qu’un peu plus d’un an après le 11 Septembre, un texte de Robert Kagan avait fait grand bruit : Dans La puissance et la faiblesse, il décrivait le divorce entre U.S.A. et Europe, aussi différents que Mars et Vénus. Les premiers, disait-il entendaient jouer le rôle d’un Léviathan assurant l’ordre planétaire. La seconde manifestait sa phobie de la puissance par un juridisme pointilleux comme de vains appels à la négociation et au droit international. À l’époque, ce texte avait été interprété comme une apologie de la force brute. Par la suite, dans Le revers de la puissance,, l’apologiste le plus emblématique du « hard power » est revenu sur ses positions, et a reconnu que les U.S.A. sont incapables de gagner une influence à la mesure de leur puissance. Dans la mesure où ils prétendent exercer leur hégémonie au nom de valeurs universelles, non de leurs intérêts, ils ont désespérément besoin du consensus du monde libéral. Et cette légitimité, l’Europe tendra de plus en plus à la lui refuser, dixit Kagan, pour deux raisons de fond. D’une part, nous n’avons pas la même perception des périls : les U.S.A considèrent que toute leur stratégie est polarisée et justifiée par la Global War On Terror (guerre globale à la terreur que certains nomment « quatrième guerre mondiale »), pas les Européens. D’autre part, le principe même de prééminence sans contrôle contredit les principes libéraux (le multilatéralisme quand c’est possible, l’unilatéralisme quand c’est nécessaire, disait-on du temps de Clinton).

Dans tous les cas, la stratégie américaine se heurte à deux limites. La première est la limite de son « hard power ». Il n’est plus question, désormais, de transformer le Moyen-Orient d’abord (et le reste du monde ensuite) par une contagion de révolutions démocratiques (dont la vitrine devait d’abord être l’Irak !). Ni de terroriser l’axe du Mal, ni d’affronter tous les ennemis à la fois (quitte à supporter les jérémiades juridiques de quelques Européens et de leur amour immodéré du multilatéralisme et de la négociation). La stratégie américaine voulue par les néo-conservateurs a subi un triple échec :

– en politique étrangère (après l’Irak et l’impuissance face à la Corée du Nord, les négociations avec l’Iran montrent que l’Axe du Mal est loin d’être écrasé),

– en politique intérieure avec le succès ses démocrates

– mais aussi sur le plan de l’idéologie : une doctrine qui se réclame à la fois du retour aux grands principes moraux et de l’efficacité d’une politique et qui échoue sur ce double plan perd beaucoup de sa force de séduction.

Mais l’échec américain dans le projet d’expansion d’un modèle universel dont les USA seraient l’incarnation – ou pour le dire plus simplement encore, l’incroyable montée de l’antiaméricanisme après le 11 Septembre 2001- n’implique pas l’inefficacité de leur politique d’influence économique. Elle fonctionne souvent, qu’il s’agisse de présence active dans les organisations internationales, de lobbying, de production de normes techniques ou du « soft law », (les règles-types et codes généraux faisant l’objet d’un engagement volontaire, meilleures pratiques, …).

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