Un duel pour rien ?

Impact limité, symptômes profonds

Après quarante-huit heures, des batteries de chiffres tombent qui mesurent l’impact du duel Royal Sarkozy.

Ils sont sans surprise. 5% seulement des spectateurs du duel déclarent aux sondeurs que l’émission aurait pu les faire changer d’avis ; 53% donnent Sarkozy vainqueur du débat ce qui pourrait ne pas être très loin de son score réel dimanche soir. Le débat n’a rien renversé, tout au plus aidé Sarkozy à gagner un point (affirmation qui n’a rien de scientifique et qui ne repose que sur une simultanéité). Mais l’ensemble contribue à l’impression générale (y compris au PS) que « c’est plié ». Rien de comparable, donc, au débat Giscard-Mitterrand de 1974 où le premier aurait (ce n’est pas plus scientifiquement prouvé) renversé la tendance : à l’époque c’était Mitterrand qui « ne pouvait pas perdre » d’après les sondages.

Sarkozy semble avoir réussi à rallier quelques voix hésitantes du Front National (peut-être dans la dernière partie par sa fermeté pour refuser l’entrée de la Turquie, l’élargissement de l’Europe et les régularisations systématiques), mais surtout à ramener bon nombre de centristes au bercail, donc aux côtés de l’UMP.

Royal a-t-elle réussi un moins bon équilibre entre la pugnacité antisarkozienne (destinées à rassurer son aile gauche dont les reports de voix ne s’annoncent pas si fabuleux) et, d’autre part des centriste censés la juger sur son ouverture et son sérieux ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Un indice en tout cas : une grosse chute de moral au PS, où certains commencent déjà à désigner les responsables de la future défaite.

Pour le reste, c’est-à-dire pour les questions rituelles des sondages « X est-il plus convaincant qu’Y », on ne s’étonnera pas de voir Royal jugée plus digne de confiance pour l’environnement, l’école et l’éducation et à la limite pour la santé et la Sécurité, Sarkozy l’emportant sur les huit autres thèmes.

Sans surprise aussi, elle est jugée « plus à l’écoute des Français » (dans un sondage similaire après le débat de 1974, c’était le seul domaine où Mitterrand l’emportait sur VGE). Sarkozy est jugé plus clair, plus précis, plus à l’aise… Et tout aussi sincère.

Quant au thème de l’agressivité, il n’est pas inintéressant de constater que la «saine colère » de la candidate ne l’a pas vraiment desservi. Les huit minutes pendant lesquelles elle perdit ses nerfs suivant ses adversaires et manifesta une indignation sincère suivant ses partisans sont plutôt mises au crédit de sa sincérité et de ses convictions. Par ailleurs, la façon dont revient le mot « pugnacité » dans les commentaires (par contraste avec le « calme » de Sarkozy) montre qu’il n’y a pas de règle absolue. Pour gagner à la télévision, il ne suffit pas de sourire niaisement en laissant l’autre s’emporter. Dans des circonstances précises, ce n’est pas forcément suicidaire et notamment pour rassembler des partisans qui éprouvent une vive agressivité à l’égard de l’autre et aimeraient bien que leur championne montre qu’elle n’a pas peur du méchant.

Finalement un duel de ce type se joue sur quatre échiquiers ou, si l’on préfère en quatre dimensions.

– L’une est purement verbale. La recherche de la phrase qui sera à la fois pédagogique, persuasive et irréfutable y tient une grande part. Si, de plus, elle peut être mnémotechnique, facile à reprendre et lourdement chargée d’impact symbolique c’est excellent. Il faut à la fois démontrer des faits, faire partager ses raisonnements quant aux conséquences futures de telle ou telle décision. Il faut séduire, s’approprier le prestige de valeurs générales, déstabiliser l’adversaire, retourner ses propres mots contre lui… Ce n’est certes pas simple, mais ce n’est pas non plus nouveau. De ce point de vue, les techniques modernes n’ont rien inventé sur la vieille rhétorique et ses catégories. Notamment l’idée que l’orateur doit agir à la fois dans le registre du logos (cohérence de l’enchaînement des raisons pour amener à une certaine conclusion) du pathos (la séduction, l’émotion, les affects que l’on met en branle chez l’auditeur) et enfin l’éthos (le prestige des grands principes dont on se réclame). Nous avions déjà signalé que l’éristique, qui a quelques siècles, l’art de l’emporter dans une controverse énumère des techniques parfaitement réadaptables dont le célèbre art d’énerver son adversaire en lui disant de ne pas s’énerver, ou celui de lui asséner « tout le monde pense que…, pourquoi dites-vous le contraire ? »

– Mais ce duel n’est pas seulement un échange de mots : il y a aussi des corps et des images qui s’affrontent dans un espace précis et suivant une dramaturgie précise. Le langage du corps et de la distance peut y jouer un rôle énorme. Que l’on se souvienne, par exemple, de Mitterrand en 1981, bien calé dans son fauteuil, souverain, marquant par sa façon de se tourner vers les journalistes combien il avait renvoyé Giscard à la périphérie. Il ne serait pas inintéressant de le comparer au corps tassé d’un Sarkozy qui jusque dans ses mimiques évoquait le joueur qui attend la balle à renvoyer juste au-dessus du filet. Certains diront : un petit garçon tassé vers qui avançait sans cesse une mère grondeuse et moralisatrice.

– Cette dramaturgie nous la voyons sur des écrans, montée et filmée d’une manière précise. Le code cathodique est très particulier. Là encore, cela était rarement bien compris, il y a quelques années (sauf, par exemple, par un Serge Moati qui construisit en 81 toute la campagne de Mitterrand en vrai homme d’image, comme un long zoom avant). Mais désormais les équipes de campagne comprennent l’importance d’un plan serré ou d’un plan large. Dans le denier duel, chaque candidat ayant, comme c’est maintenant la règle, son réalisateur et ses plans, il en résulta cette façon de filmer un peu sautillante (plans très courts, changements perpétuels) qui rythmèrent la prestation du 2 mai.

– Enfin et surtout, il s’agit d’un duel politique qui, à ce titre, met en jeu des croyances profondément enracinées, la façon dont des individus envisagent la concrétisation des valeurs auxquelles ils sont attachés. La thématique de la « brutalité » ou, en sens inverse, le discours sarkozyen sur la « fin des tabous » sont des exemples de la façon dont un candidat reprend ou non un courant profond. Des phénomènes de fond, sur lesquels nous reviendrons ici, des mouvements d’une tectonique idéologique par rapport auxquels toutes les techniques du marketing politique et de la politique spectacle ne sont que l’écume des grandes vagues.

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